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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

L'effroi

Le nouveau roman de François Garde

Le nouveau roman de François Garde

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au nouveau roman de François Garde intitulé L’effroi. C’est son troisième roman après Ce qu’il advint du sauvage blanc et Pour trois couronnes qui m’avaient particulièrement plu. Il a également publié un formidable récit La baleine dans tous ses états. Il se renouvèle impeccablement et, par le biais romanesque, pose de vraies questions, invite à réfléchir au-delà du plaisir de lecture.

L’intrigue de ce roman peut se résumer en quelques mots. Un 20 avril au soir, la date a son importance, à l’Opéra Garnier, le chef Louis Craon doit diriger une représentation retransmise en direct à la télévision, de Cosi fan Tutte de Mozart. Il s’approche de son pupitre, se tourne vers le public et tend le bras droit, dans un salut nazi assumé. Il prononce à voix audible la formule rituelle Heil Hitler. Stupéfaction. Horreur. Au bout de quelques secondes, un des altistes de l’orchestre, Sébastien Armant, se lève et lui tourne le dos. Il est immédiatement suivi de ses collègues musiciens. Rébellion, refus d’obéissance. Craon sort. Destitué. Relégué. Après un temps d’incertitude, la représentation commence sous la houlette du premier violon. Après l’entracte Beethoven est joué afin de mettre en avant les valeurs de fraternité.

Tout le roman va s’attacher à suivre au plus près le protagoniste et les bouleversements professionnels et privés qui vont l’assaillir. Parce que le premier il a osé dire non, Sébastien devient une sorte de héros. Ce père de deux enfants à la vie rangée, organisée autour de sa passion pour la musique, est au cœur de l’attention de la machine médiatique. Il n’a pas été préparé à un tel engouement journalistique. Son geste de refus a été spontané, direct, non réfléchi. Il a agi comme il a pensé devoir le faire, sans en mesurer les conséquences pour lui et ses proches. Malgré lui, Sébastien Armant est pris dans un engrenage qu’il ne peut maitriser, une spirale infernale dont il est bien incapable d’anticiper où elle le conduira. Des dizaines de lettres de félicitations pour sa réaction et son indignation appropriée lui sont adressées. Il participe à de nombreuses interviews et émissions. Cette phase cède rapidement la place au plan média de l’Opéra et aux menaces à peine voilées. Un groupuscule manifeste dans la salle, des slogans hostiles à l’égard de Sébastien sont criés. Sur les réseaux sociaux, une apocryphe judéité du musicien est dénoncée pour expliquer son geste d’outrage. Bientôt l’altiste est lâché par la direction, il doit accepter d’être mis à l’écart, il part en en arrêt maladie de complaisance. L’accumulation de tous ces événements se produit sur une période d’un peu plus d’un mois qui correspond au temps principal du roman.

L’effroi du titre définit cette émotion, ce sentiment paroxystique qui va atteindre toutes les parties prenantes, à différents niveaux. Ainsi, le directeur de l’opéra est surtout préoccupé par sa carrière et par le plan communication qui peut être imaginé et déroulé afin de récupérer au mieux les circonstances dramatiques. Il demande à son équipe de tirer le meilleur parti possible de ce geste inexcusable. L’effroi, c’est aussi celui du lecteur face à une telle résurgence nazie, sombre et odieuse. L’effroi, c’est enfin celui de la société aux prises avec ses fantômes répugnants.

Après quelques semaines d’intense brouhaha Sébastien est seul, écarté de l’orchestre, en proie au doute et à l’inactivité. La dépression le guette. Afin de sortir de ce marasme il n’envisage qu’une solution rencontrer Craon le félon dans sa retraite secrète. En attendant il constate amer que : « musicien interdit de musique, (il) souffrait chaque instant d’entendre seulement les battements de son cœur. Car le silence lui-même – dont le symbole sur une partition se dessine comme un petit rectangle, un bloc noir, parfait, indestructible – le silence jaloux et rageur l’étreignait. Il n’était plus ce grain de poivre placé par le compositeur entre deux accords remarquables, ni cette attente délicieuse dont surgiraient la première phrase, les premières émotions. Il avait pris la forme d’un détonateur, et il redoutait l’énergie extrême qu’il contenait. » Je laisserai le lecteur découvrir la conclusion de ces mésaventures. Ce roman a le mérite de poser de nombreuses questions. Il est rédigé à la première personne, c’est Sébastien qui s’exprime, sa voix qui raconte. La fonction de chef d’orchestre est une parfaite métaphore du pouvoir. Le lecteur s’interroge inévitablement sur la soumission à l’autorité et sur l’acte de désobéissance ici illustrée par l’attitude du protagoniste. Les travaux du psychologue Stanley Milgram résonnent en écho.

Voilà, je vous ai parlé de L’effroi de François Garde paru aux éditions Gallimard.

Le Palais Garnier, lieu du scandale

L'oeuvre bafouée, Mozart, Cosi fan Tutte

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