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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Règne animal

Le nouveau roman de Jean-Baptiste del Amo : coup de poing de cette rentrée littéraire

Le nouveau roman de Jean-Baptiste del Amo : coup de poing de cette rentrée littéraire

Une excellente illustration avec cette chanson sur le cochon

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au quatrième roman de Jean-Baptiste Del Amo intitulé Règne animal. Ce jeune écrivain toulousain talentueux a, dès ses débuts, séduit par son écriture, la qualité de sa prose et les thèmes de ses romans. Il faut citer les titres précédents : Une éducation libertine, Le seltrong> et Pornographia. Avec son nouveau roman il ne déçoit pas, c’est encore une fois une formidable réussite, un des livres forts de cette rentrée littéraire. Il pourrait concourir pour un prix.

L’histoire est celle d’une famille rurale et paysanne du sud-ouest de la France. De 1898 à 1981 quatre générations se succèdent dans la ferme. Comme le titre le laisse deviner la terre est au cœur de la situation et les humains sont au plus près des bêtes, domestiquées ou pas. En tant d’années, très peu de kilomètres sont parcourus, c’est à Puy-Larroque et dans ses alentours immédiats que tout se déroule, à l’exception notable des périodes de guerre où les hommes appelés à combattre s’éloignent temporairement du domicile.

Les personnages du roman sont assez peu nombreux, c’est un clan organisé et soudé autour de la maison. Eléonore est la doyenne, celle que l’on découvre d’abord enfant s’amusant dans les champs et que la vie va confronter à bien des souffrances et des douleurs. Elle deviendra la mère puis la matriarche qui bientôt dans les derniers épisodes n’est presque plus qu’un fantôme reclus de chagrin et de souvenirs. Elle ne sort quasiment plus de sa tanière. Si cette femme est centrale dans l’histoire, ce sont les hommes qui sont les plus nombreux : Marcel, Henri, Serge, Joël et Jérôme. Ce sont les pères, les fils, les frères. On croise aussi Gabrielle, Catherine et Julie-Marie, les sœurs, les épouses, les génitrices. Le lecteur se repérera rapidement dans l’arbre généalogique et s’attachera à certains tandis que la cruauté voire la violence d’autres personnages seront repoussants.

Le lecteur est frappé par la violence qui se dégage du texte, extrême, insupportable, intolérable. En voici un exemple avec ce court extrait : « Quelques jours après la mort du père Antoine, Jean Roujas, le dernier des enfants de chœur qui recevaient les faveurs de l’ecclésiastique, quitte la maison familiale par une nuit tiède, et seuls quelques chiens aboient en le voyant traverser Puy-Larroque, une corde à la main. Le lendemain matin il est retrouvé dans sa chemise de nuit trempée par la rosée, pendu à la branche basse du vieux chêne. (…). Il est enseveli dans un petit cercueil taillé à sa mesure, que son père fou de rage et de douleur exige de porter seul, en équilibre sur son épaule. » Aucune volonté de l’auteur d’esthétiser cette violence, il expose d’une façon naturaliste, sans fard, le quotidien âpre et sauvage auquel ses protagonistes sont confrontés. C’est un grand roman de l’évolution du monde, de la volonté de croissance de l’homme et de la société qui veut dominer le monde animal et la nature. Pour quel résultat ? Tout va sombrer, inexorablement. La porcherie est noyée sous des flots de merde et d’excréments liquides, elle brûle sous les flammes de l’enfer, tandis que le lisier puant et débordant s’évacue par tous les interstices.

On peut considérer ce roman comme une saga de l’inéluctable mécanisation de l’agriculture : d’une modeste exploitation familiale juste auto-suffisante on aboutit aux prémisses désastreuses d’une porcherie à vocation industrielle. Les protagonistes sont des taiseux, les sentiments sont tus, les désirs sont étouffés, chacun doit suivre le chemin tracé par le destin. La famille est frappée par les malheurs : de retour de la « grande guerre » l’aïeul est une gueule cassée que l’on ne peut plus regarder que de profil ; une parturiente meurt en couche en donnant naissance à son cadet ; une autre fille est atteinte de maladie mentale et l’inceste affleure parfois.

Revenons à l’animalité, la bestialité, la sauvagerie. Quelques lignes du roman donnent le ton : « Les bâtiments de la porcherie deviennent une étuve que les nuits ne parviennent pas à rafraichir. Les porcs ne suent pas et régulent difficilement leur température. Comme il leur est impossible de s rouler dans une bauge, ils halètent péniblement, vautrés dans le lisier, apathiques. Levés à l’aube, les hommes les abreuvent, les aspergent au jet. Ils ouvrent en grand pour qu’un possible courant d’air vienne chasser l’humidité et la puanteur ambiante, mais il leur faut se méfier des mouches et des taons qui s’y engouffrent et survolent les enclos en nuées, s’agglutinant à tous les orifices des bêtes. (…). Les fils ratissent et font rouler les étrons hors des caillebotis, repoussent le lisier dans les rigoles d’évacuation. » Lorsqu’un verrat gargantuesque s’échappe et que le père, rongé par le cancer qui le conduit vers la camarde, veut absolument le coincer puis le tuer c’est la métaphore de tout ce monde trop vite grossi, gavé, engraissé qui périclite. Il est à noter que Jean-Baptiste Del Amo use d’une prose merveilleuse, il n’hésite pas à convoquer des mots rares, des épithètes choisis, un vocabulaire technique d’une exquise précision. Il faut découvrir ce formidable texte qui est un véritable coup de poing.

Voilà, je vous ai donc parlé aujourd’hui de Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo paru aux éditions Gallimard.

Tout le roman est situé à Puy-Larroque dans le Gers

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