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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

L'ombre du monde

Un essai passionnant de Didier Fassin

Un essai passionnant de Didier Fassin

Aujourd’hui ma chronique est consacrée à une formidable enquête sociologique sur les prisons françaises. L’ombre du monde est sous-titré Une anthropologie de la condition carcérale. L’objet de cette recherche de terrain est clair : la prison et toutes les parties prenantes. L’auteur a enquêté dans une maison d’arrêt de province dont il ne précise pas où elle est exactement située par respect pour les interviewés. Cet anonymat méthodologique est un gage de confiance acquise par les interlocuteurs. Didier Fassin, l’auteur, s’est rendu à plusieurs reprises sur le terrain pendant quatre ans. Les conclusions sont évidemment applicables à d’autres environnements carcéraux. L’ouvrage abonde de statistiques. Il est impossible de citer tous les chiffres ici. L’approche comparative avec la situation aux Etats-Unis et en Grande Bretagne permet de mettre en exergue les particularités et les points communs. Les entretiens ont été effectués avec tous les protagonistes du monde carcéral : prévenus, détenus, surveillants, encadrants, juges, associations intervenant en prison, directeurs de prisons, médecins. Cette multiplicité de points de vue est garante d’une meilleure objectivation de la situation. Le sérieux et l’assise scientifique de cette enquête sont incontestables, même si selon les valeurs de chacun l’adhésion sera variable. Certains pourront même lancer la polémique et contester les faits.

Force est d’admettre d’emblée que les idées développées ici et mises en exergue sont plutôt de gauche. Néanmoins, il faudrait que tous les politiques et décideurs acceptent de lire cette enquête (et d’autres semblables) avant de prendre des décisions qui engagent la société. Les prisons françaises sont fréquemment dénoncées tant par les associations que par les institutions européennes pour les conditions d’incarcération. Le pays est d’ailleurs régulièrement condamné par la cour européenne de justice. Est-il acceptable qu’un prisonnier n’ait accès à une douche qu’une à deux fois par semaine ? Est-ce ainsi qu’il paye sa dette envers la société ? Le non respect de la dignité humaine est-ce la bonne solution ?

Depuis plusieurs décennies il y a affrontement entre politique punitive et politique préventive. La première gagne trop souvent, même si les statistiques sont formelles, l’incarcération augmente fortement le risque de récidive. Quelle société voulons-nous ? Est-il ainsi justifiable que la conduite sans permis, la consommation de substances illicites (cannabis en particulier) soient désormais synonymes de probable incarcération. Voire d’incarcération certaine en fonction du profil du délinquant. La population qui se retrouve enfermée en prison n’est pas n’importe laquelle, dans les occurrences citées il faut d’abord avoir été contrôlé pour être verbalisé voire condamné à la prison. Et la police n’agit pas au hasard, les statistiques le prouvent. Mieux vaut ne pas être jeune, basané et porter un sweat à capuche. A l’inverse avoir quarante ans, être blanc et revêtir une cravate permet d’être moins exposé à tout contrôle.

Didier Fassin écrit que « celui qui entre en prison pense généralement qu’il va y purger une peine consistant en une privation de liberté, comme le lui a annoncé le juge qui l’a condamné. Mais outre qu’il se rend rapidement compte que les privations qu’il subit sont bien plus nombreuses et diverses qu’il ne se l’était imaginé, il découvre également que la peine prononcée par le tribunal n’est que l’une des multiples peines auxquelles il se trouve exposé ». Plus loin il ajoute : « Il est plus facile d’entrer en prison que d’en sortir. Ou, plus exactement, il est plus facile pour l’Etat de faire entrer en prison que de préparer la sortie de ceux qu’il y a enfermés ». Dès les premières pages on lit « en somme, la punition était la règle et sa forme la plus dure la norme ». L’enquête montre que la prison c’est bien plus que la privation de liberté. Comme si cela ne suffisait pas l’institution en rajoute : les fouilles corporelles, le mitard, l’isolement, la promiscuité dans les cellules parfois insalubres. Il faut comprendre que l’enfermement n’est qu’une partie émergée de la punition. Certaines idées reçues seront bousculées par l’enquête. Ainsi, le sociologue, chiffres à l’appui affirme qu’« assurément, on enferme aujourd’hui plus et pour plus longtemps qu’on ne l’a jamais fait dans l’histoire récente ». Pour autant la population ne se sent pas plus en sécurité comme le prouvent différents sondages.

L’enquête de Didier Fassin est donc passionnante et oblige à réfléchir, à ne pas accepter les faits sans les interroger en profondeur. La sociologie doit avoir une utilité sociale, les faits et les chiffres sont en faveur d’une autre politique carcérale, mais la société contemporaine est obsédée par la valeur sécurité. Par conséquent, la société, consciemment ou non, n’est pas prête pour ce tournant, pour cause de méconnaissance de la réalité. De plus, les réactions médiatiques à certains faits divers accentuent la tendance à la judiciarisation. L’emprisonnement, comme seul moyen d’amendement et de paiement d’une faute alors que des alternatives existent et ont prouvé leur efficacité, est favorisé.

Voici un extrait de la conclusion : « Si l’enfermement a donc représenté, depuis deux siècles, la forme généralisée de gouvernement des populations déviantes sur les plans légal, médical et social, les chiffres révèlent deux grandes périodes historiques. Du milieu du XIXe au milieu du XXe siècle, on assiste à un déclin de la prison et à un essor de l’asile. (…). Depuis un peu plus d’un demi-siècle, au contraire, la population carcérale augmente tandis que la population asilaire recule, dans les deux cas dans des proportions remarquables ». Ces mots font bien évidemment penser à Michel Foucault et notamment à sa théorie relative au grand renfermement. Il faudrait bien plus de quelques paragraphes pour synthétiser cet ouvrage, j’espère néanmoins avoir suscité l’envie de le lire de toute urgence.

Voilà, je vous ai parlé de L’ombre du monde de Didier Fassin paru chez Le Seuil.

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