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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Numéro 11

Le nouveau roman de Jonathan Coe

Le nouveau roman de Jonathan Coe

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier roman de Jonathan Coe intitulé Numéro 11 ; il est traduit par Josée Kamoun. Sur la couverture du livre une nappe recouvre une table survolée par un oiseau de proie. Un bus à impériale, une coupe de champagne, une tête de jeune homme à lunettes et un plateau de fraises sont posés dessus. Et aussi Testament à l’anglaise de l’auteur soi-même au format de poche. Mise en abîme ou autosatisfaction ? En fait c’est le lien avec l’odieuse famille Winshaw présente dans les deux œuvres. Numéro 11 est sous-titré Quelques contes sur la folie des temps.

Le procédé narratif de ce roman consiste en la combinaison de plusieurs histoires qui au début semblent indépendantes les unes des autres. Cependant, des personnages vont progressivement tisser des liens entre ces histoires contemporaines qui permettent à l’auteur de décrire le monde tel qu’il va, c’est-à-dire assez mal. Le roman n’est pas à thèse, mais le libéralisme outrancier, la volonté de domination économique des puissants sur la population miséreuse ne sont pas les vertus auxquelles croit Coe. Le titre peut sembler cabalistique en contribuant à l’énigme qui se tisse au fil des pages. Onze fait allusion à un bus (la ligne 11 qui a l’avantage d’être chauffée et sert de refuge douillet à un personnage), une adresse (à Downing Street où réside le Chancelier de l’Echiquier en face du premier ministre britannique), un étage (ce sous-sol vertigineux à onze niveau dans le quartier chic de Londres où d’autres protagonistes vivent). Ce chiffre est aussi à l’origine de quelques mystères. Le roman a une facette fantastique et gothique. Les monstres et les araignées qui hantent certains passages sont à mon sens un peu confus. Cela n’apporte pas grand-chose et a tendance à affadir la description des situations qui elle est parfaitement réussie. Pour donner cependant envie de plonger dans ces contes voici quelques bribes de l’intrigue.

L’action se situe principalement en Angleterre de nos jours. La période couvre les années Blair c’est-à-dire en particulier l’intervention en Irak ce qui vaudra pour une jeune héroïne une scène mémorable où, regardant la télévision chez ses grands-parents elle prend conscience du dévouement et du sort des soldats anglais et de l’abjection des politiques. Devenue adulte elle sera amenée à découvrir à Londres un monde de richesse et d’exubérance qu’elle n’imaginait pas. Elle appartient au peuple qui trime, essaie de s’en sortir, de payer ses factures et d’avoir chaque jour de quoi manger. De l’autre côté c’est le monde de la City avec la profusion d’argent incarné par exemple par les Gunn. Cette famille recomposée autour du père milliardaire qui a déjà un fils et dont la seconde épouse, jeune et belle kazakhe est la mère de leurs jumelles. Alors qu’ils sont en safari au Kenya ils décident de recruter pour quelques jours une préceptrice pour les enfants. Rachel est l’heureuse élue et quitte séance tenante ses grands-parents (son grand-père est hospitalisé) et s’envole vers l’Afrique après un rapide entretien d’embauche. C’est son premier emploi après ses brillantes études universitaires. Elle convainc pendant ce séjour et la famille décide de la garder à son service dans la capitale. L’escapade à Lausanne (hélicoptère et avion privé) à l’hôtel Beau-Rivage pour faire réviser les filles est à l’image de l’extravagance et du pouvoir de l’argent. Tout comme la compétition pour l’agrandissement de la maison. Puisque c’est la mode à Londres, on creuse et à défaut d’ajouter des étages en hauteur ils sont souterrains et s’accumulent : salle de jeu, parking pour la Rolls, la Lamborghini, la Mercédès, piscine (avec palmiers), et aussi un étage vide pour rien, au cas où, pour en avoir un de plus que les voisins. Autre exemple de démesure, le prix Winshaw ou la quintessence des prix. Il est décerné à un lauréat déjà primé par ailleurs. Le concept décrit comme génial par ses promoteurs peut aussi se voir comme le degré zéro de la pensée et la prédominance de la compétition.

Alison, amie d’enfance de Rachel est une artiste révoltée. Dans son adolescence elle a été amputée d’une jambe. Ajoutons qu’elle est lesbienne et noire. Autant dire facilement stigmatisée. C’est à Rachel qu’elle confie son secret mais un malentendu les tiendra éloignées assez longtemps. La mère d’Alison, Val Doubleday a été jadis chanteuse avec un succès unique avant de sombrer dans l’oubli, la désillusion et la nostalgie. Son agent finit par lui faire une proposition : participer à une émission de téléréalité. Envol pour l’Australie sur les lieux du tournage. Dès le premier épisode c’est le début du lynchage sur les réseaux sociaux, avec les pires insultes imaginables. Bienvenue dans le monde de la superficialité, de l’inculture et du néant. Cruelle désenchantement pour cette femme mure, sans parler de celle liée à la défection de l’amant qui choisit une jeune fille plus appétissante. Les hommes sont décidément peu fiables.

A travers ces histoires, c’est bien la folie des temps qui s’incarne. Les inégalités criardes, le mépris dont sont victimes les plus pauvres, le procès en assistanat permanent qui leur est fait. Est-il admissible que seuls ceux qui ont les moyens puissent se soigner, avoir recours à des médicaments onéreux pour soulager leur douleur ? Un roman à mon avis engagé, qui n’hésite pas à dénoncer les excès, les exagérations et les outrances de la société contemporaine. Cette satire sociale et politique est bienfaitrice. Preuve que la littérature peut avoir pour vocation de décrire le monde et de tenter de le faire changer. Si ce conseil de lecture vous a plu je vous suggère également le précédent roman de Coe, Expo 58 paru récemment qui était déjà une réussite.

Voilà je vous ai parlé de Numéro 11 de Jonathan Coe aux éditions Gallimard.

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