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Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Le tunnel aux pigeons

Le dernier roman autobiographique de Le Carré

Le dernier roman autobiographique de Le Carré

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier livre de John Le Carré intitulé Le tunnel aux pigeons. Il est sous-titré Histoires de ma vie. Le pluriel a son importance. La couverture du livre, sur fond rouge, dessine en ombre chinoise le profil d’un homme, sorte d’incarnation d’un mystère impénétrable à l’instar de la vie secrète de l’auteur. Il est souvent qualifié de maitre du roman d’espionnage, son ouvrage le plus connu est probablement L’espion qui venait du froid, adapté au cinéma. On peut également citer La taupe et Un pur espion. Avant de devenir John Le Carré, un pseudonyme choisi lors de la publication de son premier roman, il est né sous l’identité de David Cornwell en 1931 en Angleterre. Sa carrière a débuté dans les services secrets britanniques, notamment au MI5 et au MI6.

Ce livre n’est pas vraiment une autobiographie ; certains pans de la vie du romancier/espion demeurent secrets. Des décennies après les faits, il s’interdit toujours d’en révéler la teneur, cette loyauté et cette fidélité à l’engagement l’honorent. Comme il l’écrit en introduction : « le présent ouvrage rassemble des anecdotes vraies racontées de mémoire. Mais que sont la vérité et la mémoire pour un romancier qui a atteint ce que nous appelons pudiquement le soir de sa vie ? » C’est à la première personne qu’il raconte donc ces histoires personnelles.

Les chapitres se succèdent et le lecteur apprend à connaître Le Carré et ses choix d’écrivain. Tout commence à l’adolescence quand le jeune homme germanophile quitte son pays. Il avoue qu’ « avec le recul, je constate que tout ce qui s’est ensuite passé dans ma vie découle en droite ligne de cette décision impulsive d’adolescent de quitter l’Angleterre au plus vite et d’embrasser la muse germanique comme mère adoptive. (…) A l’adolescence, nous sommes tous plus ou moins des espions, mais moi j’étais déjà surentraîné. Quand le monde du secret vint me chercher, j’eus l’impression de revenir chez moi. » Bien entendu il revient sur sa première vie, celle qui a nourri le contenu de ses romans. Force est de constater que ce monde de l’espionnage l’a fortement influencé, il a gardé des liens forts avec ce milieu. Son premier poste d’agent britannique sera à Bonn. Etre espion à l’époque de la Guerre Froide, quand deux blocs irréconciliables s’opposaient, était probablement un moment béni de l’histoire. Il indique en faisant un saut dans le temps qu’aucun des services occidentaux n’avait prévu la chute du mur de Berlin. Comme quoi, ceux qui sont censés être les mieux renseignés s’avèrent parfois bien démunis et incapables d’anticiper ce qui va advenir. Les peuples choisissent et agissent.

On pourrait résumer la vie de David/John avec trois mots : espion, romancier et voyageur. Les trois sont intimement liés et interdépendants. Il revient sur l’écriture de ses romans, rend hommage à ses personnages en montrant comment ils ont été construits. Il affirme que l’écrivain doit toujours s’astreindre à se documenter avant d’entamer un roman. En effet, faute de l’avoir fait lors de la rédaction d’un opus dont l’intrigue se situait à Hong-Kong, Le Carré a été désappointé après la parution du bouquin de découvrir qu’un tunnel avait été construit permettant de relier Kowloon à la péninsule. En effet, la course sur le Star Ferry qu’il avait imaginée perdait en pertinence et en véracité. Cette autocritique est drôle, comme l’est l’anecdote. Cette déconvenue explique les périples futurs à travers le monde par souci de vérité. Ainsi on le suit en Russie, au Liban, au Rwanda, au Vietnam. John Le Carré a fait nombre de rencontres extraordinaires. On retiendra en particulier celle avec Yasser Arafat et les mesures de prudence et de sécurité qui l’entourent. Dans un registre beaucoup plus léger, le lecteur français retiendra l’anecdote truculente mettant en scène Le Carré et Bernard Pivot lors d’une remise de prix en Italie. Où il est question de cravate et de savoir-être britannique : cocasse. On retrouve aussi Le Carré à Ventiane pour une séance de débauche dans une fumerie d’opium où il décrit ses sensations : « vous n’êtes pas ivre, ni abruti, ni agressif, vous ne ressentez pas de pulsion sexuelle impérieuse, non. Vous vous révélez être le type bienheureux à l’esprit survolté que vous avez toujours su que vous étiez. Cerise sur le gâteau : le lendemain matin, pas de gueule de bois, pas de remords, pas d’angoisse liée à la redescente, juste une belle journée qui s’annonce après une bonne nuit de sommeil. »

Le dernier thème de ces histoires de sa vie est le père de l’auteur qui est au centre d’un des plus importants chapitres. Il dévoile des bribes de son intimité familiale. A propos de son père il dit : « malgré les jours et les nuits de souffrance qu’il m’a causés, il reste pour moi un mystère tout aussi grand que le fut ma mère. (…). Il m’a fallu de longues années avant d’arriver à écrire sur Ronnie l’escroc, le mythomane, le repris de justice, et par ailleurs mon père. Du jour où je fis mes tout premiers pas hésitants de romancier, c’est de lui que je voulais traiter, mais j’étais à des années-lumière d’en avoir la capacité. (…). Pendant tout le dernier tiers de la vie de Ronnie (qui mourut soudainement à l’âge de soixante-neuf ans), nous avons alterné bouderies et conflits ouverts. Presque d’un commun accord, nous nous faisions de terribles scènes attendues, puis nous enterrions la hache de guerre. » Pas de psychanalyse, mais les confidences de ce long chapitre sensible.

Ce livre est un régal. On y apprendra des anecdotes sur le monde de l’espionnage mais surtout sur le secret de la composition littéraire et sur les affres de la création. John Le Carré apparaît comme un humaniste, il affirme son dégoût pour la prison et la privation de liberté. Malgré les pans qui demeurent dissimulés, ces histoires sont réjouissantes et formidablement racontées.

Aujourd’hui je vous ai parlé du tunnel aux pigeons de John Le Carré paru aux éditions du Seuil.

Photographie de l'auteur

Photographie de l'auteur

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