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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui

Un livre de 2300 pages pour raconter cinq ans de plans sexuels

Un livre de 2300 pages pour raconter cinq ans de plans sexuels

Aujourd’hui je vais évoquer le Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui d’Arthur Dreyfus. Comme le titre l’indique cet objet littéraire est le fruit de son travail de diariste assidu. Même si le journal n’est pas précisément daté, au jour le jour pendant cinq ans l’auteur a décidé de raconter l’intégralité de ses multiples relations sexuelles. Cet ouvrage fait en quelque sorte suite à Histoire de ma sexualité qu’il a publié il y a quelques années. Mais avec ce pavé Arthur Dreyfus va encore plus loin dans l’impudeur et l’absolue sincérité. L’écriture de ce journal inattendu est vécue par lui comme une obligation au point qu’il réalise des plans dans le but de les écrire plus que pour les vivre et en éprouver du plaisir.

Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui est un livre monstrueux et angoissant de 2300 pages. Imprimé sur papier bible très fin, cet objet est volumineux et pesant. La lecture est répétitive, parfois éprouvante et suffocante mais l’exercice littéraire est intéressant. L’overdose de scènes sexuelles crues et brutes peut heurter. Arthur Dreyfus n’a pas trente ans, il est homosexuel, magicien, scénariste, contributeur d’émissions de radio et romancier. A l’exception du dernier chapitre (dans lequel il est peu question de sexe mais davantage de sentiments) l’intégralité du livre consiste en la narration de sa sexualité effrénée dans les moindres détails avec un regard d’entomologiste. Chaque relation est introduite par // puis l’auteur décrit son partenaire en s’attardant sur son sexe ainsi que les lieux où se déroule la relation physique. Les paragraphes de chaque plan sont plus ou moins longs ; selon les périodes, les mots pour décrire les bites et les trous évoluent. Certaines expressions sont délicieuses, à l’instar des moments régalant. Ces plans se déroulent dans son appartement, dans le jardin de ses parents à Lyon, dans des caves, chez des inconnus, dans des squares, dans des cours d’immeubles. Le passage frénétique d’un épisode à l’autre est séparé par de multiples Cut. L’application de rencontre homosexuelle Grindr est au centre de ce journal en permettant à Arthur de multiplier les contacts. C’est une véritable apologie de Grindr dont le nom est cité des centaines de fois (alors que le site coco.fr est plus marginalement évoqué) au fil des chapitres. Arthur est plutôt passif, même si au fil des cinq ans il ne dédaigne pas être actif. Il faut mettre en garde, la sexualité décrite dans ces milliers de pages n’est pas toujours heureuse, les pratiques sont souvent extrêmes. Parmi les pratiques récurrentes le lecteur note la prostitution et le travestissement. Arthur fait régulièrement Laurence au cours de plans différents de ceux purement homosexuels. Parmi les pratiques décrites figurent les plans pisse, le viol, l’avalage de sperme, les coups, les pénétrations multiples, l’éjaculation faciale. Voici un court extrait de la description d’un plan : « une heure plus tard, un Asiatique pas très beau, mais qui s’affirme actif. Rebelote dans la salle de montage. Sa bite est minuscule : la photo transmise la mettait considérablement en valeur. C’est à peine si j’arrive à le sucer. Pourtant il me prend, je m’accroupis en me penchant sur un tabouret à roulettes, il jouit. C’est fini : j’ai joui aussi. » Sans censure l’auteur rapporte la recherche de plan dans les fragments de ce journal : « j’erre des heures, peut-être six ou sept, d’un site à l’autre, crée des profils, télécharge des photos de ma queue, de mon cul, de mon trou, de mon torse, de mon visage, blablate avec des dizaines de mecs, vrais ou faux, jeunes ou pas, cherche des moins de vingt-deux ans, des XXL, des actifs, des versatiles, il est question d’en rencontrer quelques-uns, aucun n’est disponible, et finalement vers 13 heures, l’un d’eux se dit prêt à me rejoindre. » Le journal est un crescendo avec l’attrait pour la nouveauté compulsive et la dérive vers les arcanes sombres des drogues. Plusieurs scènes d’humiliation et de violence sont avilissantes. Il n’épargne rien au lecteur sur les lavements et la propreté obsessionnelle de son cul. Une vraie problématique autour de la peur du sida et du recours à la PrEP est bien documentée dans le récit. Force est de constater que les risques pris sont nombreux et le comportement narré n’est pas exemplaire. La césure du journal est marquée par la nuit au cours de laquelle il franchit les barrières ultimes en plongeant dans la drogue. Presque par miracle il n’ira pas jusqu’au slam. Il bascule alors dans le chemsex et les limites de la décence à la recherche du plaisir sont franchies. Sans porter de jugement moral certaines scènes sont insoutenables. Dans ce journal intime la plupart des personnages sont dissimulés derrière des pseudonymes : l’Escalière, Firmin, Fétiche, Cara, Ramesh, Tonio, Bazar, Téhéran, Client 2, Navor, Antoine Cheveux-Longs, Nono, etc. Ce ne sont que quelques exemples ils sont des centaines. Chaque garçon est désigné à partir d’un fragment de son physique ou de son anatomie. Arthur Dreyfus aime les jeunes, voir les très jeunes. Quand il goûte au chemsex son désir devient fou, il baise (et se fait baiser) par des mecs qu’il ne voit pas et des corps qui ne lui plaisent pas du tout. La drogue anéantit le jugement au profit du désir de multiplier les actes et surtout d’être en recherche permanente de nouveau garçon à consommer. Ce journal est également composé de citations et de textes relevés sur internet et de messages inscrits sur des profils Grindr. Certaines pages sont très drôles, il faudrait retenir des dizaines d’exemples. Il est impossible de compter le nombre précis de garçons avec lesquels Arthur Dreyfus couche, il évoque le chiffre de deux mille à un moment. Il est obsessionnel, compulsif, addict à la bite. Lors de ses phases pulsionnelles il quête des plans successifs et les enchaine sans répit et sans plaisir. Il faut ajouter que parallèlement Arthur évoque sa relation avec son copain Bord Cadre ; c’est émouvant. Leur couple ne tient pas par le sexe, leur confiance et leur amour semblent incroyables malgré la sexualité débordante du narrateur à l’extérieur de l’intimité du couple. Dans Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'huiil est beaucoup question de famille (le rapport à la mère et au père, les grands-parents et la mémoire de la déportation), de judaïsme et de psychanalyse. Arthur se rend régulièrement en séance chez Dominique son analyste tandis que Bord Cadre est lui-même féru de théorie freudienne. Son addiction au sexe le rend malheureux, mais il n’est pas facile de guérir. Il fréquente Jeune Homme, son ami nonagénaire avec lequel il entretient un lien fraternel très beau, il avoue qu’il n’aurait pas oser publier ce journal de son vivant. Il est ami avec Marceline Loridan-Ivens. Arthur Dreyfus évoque également avec tendresse Dominique Fernandez. En revanche il est très critique vis-à-vis d’Edouard Louis dont il semble jaloux. Lorsqu’il rencontre Zeno Tricolore il a du mal à en parler dans son journal, il est amoureux mais n’envisage pas d’abandonner Bord Cadre. Il faudra la rencontre avec Rajou Carré pour que tout bascule enfin. Ce jeune garçon est celui qui pousse malgré lui Arthur à sortir de la drogue et de ses ravages. Ce sera aussi le déclencheur de la rupture avec Bord Cadre pour vivre un amour apaisé où le sexe n’est plus au centre de tout.

Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui s’inscrit dans la catégorie des récits intimes et sexuels tels que Tricks de Renaud Camus et Dans ma chambre de Guillaume Dustan. La sensation éprouvée à la lecture de ce pavé est une accumulation de sexe brut et une plongée en enfer. Cependant Arthur Dreyfus ne sombre pas sa rencontre amoureuse avec Rajou Carré lui sert de rédemption et son travail d’écrivain reste sa boussole qui lui évite plusieurs fois de se naufrager dans les miasmes du sexe.

Voilà, je vous ai donc parlé de Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui d’Arthur Dreyfus paru aux éditions POL.

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