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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Je n'existais plus

Un essai sur le phénomène de l'emprise psychologique et physique

Un essai sur le phénomène de l'emprise psychologique et physique

Aujourd’hui je vais évoquer Je n'existais plus enquête passionnante de Pascale Jamoulle sous-titrée Les mondes de l’emprise et de la déprise. L’auteur est anthropologue et assistante sociale, ce livre est le résultat de plusieurs années de recherche. Il est composé à partir d’entretiens rassemblant d’authentiques histoires de vie anonymisées. A travers cette enquête de terrain très documentée l’auteur met en exergue ce fait social dévastateur et souvent peu reconnu.

Afin de décrire les phénomènes analysés elle précise que : « des personnes ou des familles, des collectifs ou des communautés sont envahis par un prédateur – ou un système prédateur – charismatique, dont ils deviennent dépendants. Après une période de lune de miel, il en prend possession, les détruit comme des êtres libres et les reconditionne comme être assujettis. La dépersonnalisation vécue n’est pas seulement une désubjectivation, un état de non-existence en tant que sujet, c’est aussi une indistinction entre soi et l’autre (le tyran, le système abuseur, le dogme). » Cette tentative de définition met l’accent sur le large champ social et intime dans lequel l’emprise peut exister. La plupart des sujets d’emprise sont des femmes, elles semblent plus concernées dans la société patriarcale par ce phénomène. Le titre de l’ouvrage évoque le sentiment dominant de ceux qui racontent les sensations vécues pendant les périodes où ils ont été victimes d’emprise. Pascale Jamoulle construit son texte à partir d’observation participante et de recueil de récits de vie. Je n'existais plus n’est pas un ouvrage théorique même si au fil des exemples développés le lecteur perçoit les rouages des mécanismes à l’œuvre (il est question de nœuds). L’emprise se caractérise par l’influence d’autrui conduisant à abdiquer sa personnalité, à perdre son libre arbitre et à agir uniquement selon les volontés du dominateur (individu ou système). L’ouvrage est composé de cinq chapitres qui permettent un tour d’horizon assez complet sur l’emprise et la déprise. Les enquêtes ont été menées en Belgique et en France à Marseille. Cela commence par l’histoire archétypale de Clara qui plusieurs fois dans sa vie est victime d’emprise. Cela commence dans sa famille où une atmosphère incestuelle l’entoure. Elle est chilienne et au moment du coup d’État de Pinochet elle lutte au sein d’un groupe où elle est sous l’influence du communisme et de son mari. Cet homme tyrannique est un des maillons de la répétition transgénérationnelle de l’emprise. L’histoire de Clara est emblématique et troublante. Force est de constater que ce qui est décrit dépasse l’entendement rationnel. L’auteur investigue ensuite quatre champs spécifiques où l’emprise existe : la famille et le couple, le soin au sens large (comprenant la recherche de gourou sectaires pour aider à mieux supporter la vie), le travail et le trafic de drogue. Dans chaque chapitre les histoires de vie sont émouvantes. Ces exemples montrent combien ces milieux (familial, professionnel, religieux) peuvent être le terreau de phénomènes discrets de soumission et d’effacement du libre arbitre. Les responsables ont souvent des personnalités pathologiques. L’histoire de la dérive de la famille Drage est hallucinante. Sous la coupe d’un pseudo guérisseur New Age elle devient totalement emprise et soumise. Les trois filles sont séparées de la famille et doivent renoncer aux études pour se mettre au service des hommes et en particulier du gourou. Quant au fils il finira par se suicider. Le phénomène de lavage de cerveau et d’effacement de la capacité de décision est bien mis en exergue. Au fil des exemples le lecteur mesure que le chemin de la déprise est difficile, il est souvent périlleux de s’extraire des rets du bourreau, l’aide extérieure est indispensable. L’émancipation synonyme de déprise n’a rien d’évident. Le recueil de ces histoires de vie par Pascale Jamoulle sert parfois de thérapie. Des années après les faits la douleur reste prégnante. L’approche de l’auteur n’est pas psychologique, il ne s’agit pas de rechercher des pathologies mentales (pervers narcissique par exemple) pour étayer ces comportements. Elle documente la perte de liberté et la mise en place d’une absolue dépendance vis-à-vis du dominateur.

Je n'existais plus est un livre salvateur qui peut aider ceux qui sont sous emprise à prendre conscience de la réalité du phénomène et à se déculpabiliser. Force est de constater que la déprise est difficile à mettre en place, des tuteurs et des aides sont nécessaires. L’essai montre bien la prévalence de la transmission transgénérationnelle, les victimes ont souvent du mal à s’émanciper de leur dominateur, les mécanismes psychologiques en jeu sont complexes. Ce qui est montré dans le bouquin est à une échelle individuelle miniature ce qui est en jeu au sein des sectes qui conditionnent les adeptes et les mettent dans cette position d’emprise totale.

Voilà, je vous ai donc parlé de Je n'existais plus de Pascale Jamoulle aux éditions La Découverte.

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