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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Kaspar l'obscur, ou l'enfant de la nuit

Un récit sur l'histoire de Kaspar Hauser

Un récit sur l'histoire de Kaspar Hauser

Aujourd’hui je vais évoquer Kaspar l'obscur, ou l'enfant de la nuit essai d’Hervé Mazurel. Le sous-titre est Essai d’une histoire abyssale et d’anthropologie sensible. L’histoire est celle fameuse et mystérieuse de Kaspar Hauser, enfant séquestré au début du dix-neuvième siècle avant d’être libéré à Nuremberg en mai 1828. Il vivra ensuite cinq ans avant d’être assassiné en demeurant un objet de curiosité, l’incarnation du paradigme des enfants sauvages.

L’histoire de Kaspar rappelle bien entendu celle de Victor de l’Aveyron, même si l’enquête très précise et documentée d’Hervé Mazurel compilant les archives et les nombreux ouvrages parus sur lui montre les nombreuses différences entre les deux jeunes hommes. Kaspar est nimbé de secret, ses origines possiblement princières n’ont jamais été établies avec certitude. Selon l’auteur cependant l’histoire de son enfermement et de son isolement sensoriel est réelle. Pendant des années il n’a pas vu le jour et ne s’est nourri que d’eau et de pain. Il indique : « dans ce « trou » où, durant toutes ces années, sa jeunesse s’était consumée, il était demeuré, semble-t-il, dans l’isolement le plus total. Privé de toute communication humaine, du moindre commerce social comme d’un semblant de contact avec la nature. (…). Cet enfant avait seulement grandi loin de toute communauté sociale, dans un isolement prématuré et l’absence la plus radicale d’autrui. » La façon dont Kaspar est ramené à la société par un homme le juchant sur un cheval est rocambolesque et contribue à la légende de son ascendance. A son arrivée l’adolescent semble penser qu’: « à la terreur inconnue du voyage, mieux valait le sombre séjour de sa caverne. C’était là comme l’asile du jadis. Surtout qu’à présent son corps novice et désarticulé devait souffrir les infinis martyres de la marche et la douleur sans nom de ses yeux blessés. » L’intérêt de l’approche de Mazurel est de scruter les effets de l’isolement au plus intime, dans le corps et le comportement de Kaspar. Il recompose l’histoire à partir de traces, de fragments et d’hypothèses. L’enfance de Kaspar coupée du monde et de tout contact social ne lui a pas permis la socialisation, l’acquisition du langage, la compréhension des différences de genres, des codes sociaux, etc. L’auteur multiplie les descriptions de sa seconde naissance ; il est entouré de personnes bienveillantes qui s’occupent de lui, tentent de l’éduquer, de le soigner, de le socialiser. Mais tout n’est pas rattrapable malgré les efforts et l’implication de ces personnes. En effet : « du fait de sa longue désocialisation, le corps de Hauser n’avait rien de ce « corps redressé » dont les sociétés européennes avaient fait à l’époque une exigence impérieuse. Il n’avait connu presque aucun des dressages habituels qui, au cours des socialisations familiale, scolaire, militaire ou laborieuse, tendent à le façonner, à le discipliner, à le conformer aux attentes sociales en vigueur. » Cependant les expériences traversées par Kaspar ont développé certains de ses sens : « dans son entourage proche, tous ont été frappés par ses étranges acuités sensorielles – par sa capacité à voir dans l’obscurité, son évidente hyperacousie ou sa curieuse sensibilité au magnétisme –, lesquelles pourraient résulter de ce « monde raréfié ». Autrement dit, de cette cave obscure où il grandit seul à seul. » A l’inverse : « qu’il s’agisse de la perception de la couleur ou de la perspective, de l’appréciation des parfums ou du paysage sonore, des préventions du toucher ou des goûts ou dégoûts culinaires, ce qui frappe chaque fois chez Kaspar Hauser, c’est la façon dont il a presque totalement échappé, du fait de sa longue réclusion et de son isolement complet, au façonnement social des perceptions, lequel touche d’ordinaire tout enfant au cours des différentes phases de sa socialisation, familiale et scolaire notamment. » Le livre est un portrait intime et sensible de ce garçon ; l’écriture est belle et poétique. Kaspar est malgré lui le résultat d’une expérimentation inhumaine qui met en exergue les potentialités du corps et de l’esprit. C’est un témoignage bouleversant de l’importance cruciale de la socialisation et du besoin d’amour mais c’est aussi une preuve de l’existence de la capacité humaine incroyable de résilience. Des mystères demeurent ; ainsi : « malgré les nombreux témoignages, il est impossible de dater précisément et de suivre avec certitude l’état d’avancement de ses connaissances linguistiques, l’affinement progressif de son discours ou l’élargissement de ses capacités de compréhension. »

Kaspar l'obscur, ou l'enfant de la nuit est un texte passionnant. C’est une tentative réussie de reconstitution historique et psychologique d’une vie d’un enfant sauvage. En conclusion l’auteur précise : « bien des zones d’ombres, bien des doutes subsistent encore au terme de l’enquête. Au moins l’avions-nous prédit pour partie, nous ne percerions ni le mystère de ses origines ni l’énigme de sa mort. A ce jour, il reste impossible de dire avec certitude où et quand il est né, de quel drame familial l’infortuné jaillit, ni même d’affirmer qui lui porta le coup dernier. Mais dans ce fleuve d’incertitudes, une chose nous paraît sûre : il n’y a pas lieu de douter de la réalité de cette existence recluse et suffocante, de cette vie balbutiante sans doute arrachée au berceau ou à ses lendemains. » Ce récit est une formidable introduction à d’autres ouvrages nombreux sur ce phénomène de séquestration ou d’abandon à la nature d’enfants.

Voilà, je vous ai donc parlé de Kaspar l'obscur, ou l'enfant de la nuit d’Hervé Mazurel paru aux éditions La Découverte.

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