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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Sébastien Roch

Un roman peu connu d'Octave Mirbeau

Un roman peu connu d'Octave Mirbeau

Aujourd’hui je vais évoquer Sébastien Roch roman d’initiation d’Octave Mirbeau. Cet écrivain est notamment l’auteur du Journal d’une femme de chambre. Le personnage principal est un jeune homme qui est abusé pendant sa scolarité et reste marqué par cet événement toute sa brève existence. Ce roman m’a évoqué plusieurs textes littéraires sur les pensionnats, l’amitié entre les élèves casernés et l’emprise, heureusement pas toujours aussi dramatique, des maitres. Il s’agit notamment de La ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant, des Thibault de Roger Martin du Gard et de L’année de l’éveil de Charles Juliet. 

Sébastien Roch est un enfant qui vit seul avec son père veuf dans un village de Normandie. Le narrateur indique que : « M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, quincailler à Pervenchères, petite ville du département de l’Orne, osa concevoir l’orgueilleuse pensée d’envoyer, chez les Jésuites de Vannes, son fils Sébastien qui venait d’avoir onze ans.» La précision suivante est apportée : « l’école Saint-François-Xavier, que dirigeaient, que dirigent encore en pères Jésuites, en la pittoresque ville de Vannes, se trouvait, vers 1862, dans tout l’éclat de sa renommée.» Malgré l’ambition du petit commerçant pour les études de son fils, son milieu social modeste est un handicap pour lui faire intégrer l’internat des Jésuites. Pourtant, il s’obstine, fait des sacrifices et parvient à obtenir le droit à cette éducation pour son fils ainsi présenté : « Sébastien, en faveur de qui s’agitaient ces projets merveilleux, était un bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de grand air, et des yeux très francs, très doux, dont les prunelles n’avaient jusqu’ici reflété que du bonheur. » La première partie du roman est centrée sur la description de l’arrivée de Sébastien à Vannes, ses premiers mois à l’internat avec ses coreligionnaires. Ses difficultés d’intégration sont nombreuses, l’humiliation et les moqueries dont il est l’objet accentuent son isolement. Voilà les impressions du protagoniste lorsqu’il entre dans l’institution religieuse : « c’est donc là qu’il allait vivre désormais, dans le froid du cloître, dans la servitude de la caserne, dans l’étouffement de la prison, seul au milieu d’un grouillement d’êtres qui lui seraient toujours étrangers et hostiles. (…). D’être toléré comme un pauvre, et non accepté comme un pair, cela lui fut un lourd chagrin, une plaie d’inguérissable orgueil, contre lequel il tenta, vainement, de réagir.» Il est malheureux, les apprentissages sont difficiles, il n’a pas d’ami. Le seul auprès de qui il aime être c’est Bolorec, un garçon assez étrange. Et puis il y a la proximité avec le Père de Kern. Cet homme prestigieux semble à l’écoute de l’adolescent ; leurs conversations sont appréciables, le directeur de conscience est séducteur. Avec sa diction parfaite il enchante Sébastien qui a confiance en lui et en son attention. Pourtant, c’est de Kern qui va souiller le jeune homme, lui voler son innocence. Le doute s’immisce et Sébastien se demande : « pourquoi l’approche du père de Kern lui causait-elle un embarras si violent, une sorte d’instinctive et bizarre répugnance, un rétractement de la peau, une peur de vertige, quelque chose d’anormal et de pareil aux sensations étourdissantes que lui donnait la vue d’un gouffre, du haut d’une falaise ? Pourquoi était-il venu, la nuit, dans sa cellule ? » Octave Mirbeau est économe de mots pour décrire l’indicible. Il situe précisément le moment dans le temps : « ce soir-là, les élèves s’étaient tous rendus à confesse. On devait, le lendemain, communier dès le réveil, et s’en aller ensuite, en pèlerinage, à Sainte-Anne-d’Auray ; un pèlerinage annuel impatiemment désiré comme une partie de plaisir.» La description du viol dont est victime Sébastien est minimaliste : « cette main courait sur son corps, d’abord effleurante et timide, ensuite impatiente et hardie. Elle tâtonnait, enlaçait, étreignait ». Les sensations physiques après le viol bouleversent Sébastien :« dans ses membres, il ressentait comme un brisement, sur ses joues, comme une brûlure douloureuse. Son cerveau était meurtri, et lourd, lourd affreusement, si lourd qu’il ne pouvait pas le porter. » Il est victime du viol mais également de l’omerta qui protège son agresseur. Il est mis à l’écart, ne peut pas voir son ami Bolorec ; son père est convoqué et le renvoi de son fils lui est notifié. Les Jésuites falsifient la réalité et propagent la rumeur de comportement inapproprié, pervers, malsain de la part de Sébastien vis-à-vis de ses camarades. C’est lui qui aux yeux des autres devient le coupable. En quittant le lycée indigné il regarde : « la file des petits martyrs pollués, des petites créatures dévirginisées, ses proies étonnées, dociles ou douloureuses, tout de suite vaincues par la peur, ou soumises par le plaisir.» Il a conscience de ne pas être le seul à avoir subi les outrages du père de Kern. Il rentre à Pervenchères et retrouve le foyer familial mais son père devenu maire l’ignore. L’adolescent souffrant est délaissé, sa vie est foutue, sa sexualité et ses rapports aux autres sont abimés. La deuxième partie du roman se situe quelques années plus tard, en 1869, et prend la forme du journal intime tenu par le jeune adulte. Le temps a passé, mais rien n’est effacé, son être est détruit, ses rêves sont des cauchemars récurrents.Il écrit : « je sens que le prêtre n’est là, dans la société, que pour maintenir l’homme dans sa crasse intellectuelle, que pour faire, des multitudes servilisées, un troupeau de brutes imbéciles et couardes. (…). Je n’ai pas de haine contre le père de Kern ; son souvenir ne m’est pas odieux. Certes, il m’a fait du mal, et les traces de ce mal sont profondes en moi. Mais ce mal, devais-je, pouvais-je y échapper ? N’en avais-je pas le germe fatal ?» Nuit et jour il couche ses réflexions sur le papier. Il ne fait rien de sa vie, n’a aucun projet. Et puis c’est la guerre. Malgré sa tentative d’y échapper (avec la complicité de son paternel qui paye pour cela) il est conscrit et part sur un champ de bataille. Il y retrouve Bolorec ; peu de jours après à tout juste vingt ans Sébastien tombe sous le feu des munitions adverses. Aucune rédemption pour lui ; il s’éteint sans avoir pu comprendre la raison de son agression mais sans haine contre son violeur.

Sébastien Roch est un roman peu connu d’Octave Mirbeau. C’est un texte fort, une dénonciation clinique des abus commis sur les enfants. Plus d’un siècle avant les scandales de pédophilie dans l’église, à travers le personnage de ce jeune homme naïf et timide l’écrivain décrit sans censure les comportements odieux, les crimes individuels et les protections collectives afin d‘éviter de mettre en cause la prestigieuse éducation élitiste délivrée par les Jésuites.

Voilà, je vous ai donc parlé de Sébastien Roch d’Octave Mirbeau paru aux éditions Marques.

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