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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

La vraie vie de Vinteuil

La biographie de Georges Vinteuil

La biographie de Georges Vinteuil

Aujourd’hui je vais évoquer La vraie vie de Vinteuil de Jérôme Bastanielli. C’est la biographie romancée d’un personnage de fiction. Georges Vinteuil est en effet l’incontournable musicien de La recherche du temps perdu de Marcel Proust, c’est le compositeur d’un morceau qui revient comme un leitmotiv à de multiples reprises.

Toute la force de La vraie vie de Vinteuil réside dans la narration de la vie de cet homme passé à la postérité par la grâce du roman de Proust. Jérôme Bastanielli raconte Vinteuil ; il évoque ses sentiments, son existence entre Paris et Illiers, ses rencontres et ses créations musicales. La supercherie littéraire fonctionne parfaitement, il existe une indéniable mystification autour du personnage de Vinteuil. C’est l’époustouflante fresque mondaine proustienne qui en fait un des emblématiques protagonistes ; le narrateur de La Recherche l’a rencontré dans sa jeunesse chez sa tante et se remémore ses souvenirs nimbés de la musique et des notes de la fameuse SonateSelon le biographe : « c’est au cours de l’un de ses rendez-vous chez son oncle Jules, et probablement dès 1877, que le jeune Proust rencontra Vinteuil. » Ce dernier est né à Versailles en 1817 et a grandi porté par l’affection de ses parents. Son enfance est tranquille mais à l’adolescence : « Georges Vinteuil comprit qu’il n’était pas, en fait, le fils d’Edmond, mais celui du curé d’Illiers, un petit village proche de Chartres. » L’époque est aux non-dits et aux tabous, alors le jeune homme doit composer avec ce lourd secret. Il fait ses classes musicales, apprend la composition et trouve sa voie à travers cette passion dévorante. Il donne des cours de piano et fréquente la bonne société. Il se marie à Amélie dont il a un premier fils qui meurt en bas-âge ce qui constitue une douleur profonde pour le couple. Alors qu’elle donne naissance à leur fille quelques années après ce drame, sa femme meurt en couche. C’est un choc pour son époux. Force est de constater que : « Vinteuil ne s’était jamais remis de la mort de son épouse ; le deuil l’avait rendu plus taciturne et plus solitaire encore.» L’enfant est d’abord placée puis Georges la récupère, s’en occupe et l’éduque. L’absence de l’être aimé lui inspire son œuvre majeure, celle qu’il souhaite ardemment éditer. A cinquante-quatre ans : « à la fin de l’été 1871, Georges s’était en effet démené pour faire éditer l’œuvre que le décès d’Amélie lui avait inspirée. Il savait qu’il avait écrit un chef-d’œuvre et, pour une fois, il avait voulu se donner toutes les chances de le faire savoir. » Il s’agit de la Sonate l’œuvre emblématique du compositeur, celle que Proust met en scène avec force décryptage de la partition dans les tomes successifs d’A la recherche du temps perdu. Vinteuil n’a pas beaucoup d’ambition ni de succès ; peu de ses pièces sont régulièrement jouées dans les salons et les salles de concert. Il s’éloigne de Paris et : « c’est à partir de 1876 que l’on vit de plus en plus souvent, dans les rues d’Illiers, Vinteuil se promener en donnant la main à sa fille. » La vraie vie de Vinteuil s’intéresse aux dernières années du musicien retiré dans le village où Proust l’a observé. Ainsi, avec une litote toute proustienne, l’auteur raconte que : « tout porte à croire que c’est Jacqueline Ferroy qui initia la fille de Vinteuil aux secrets de la volupté. » Le vieil homme est le témoin de scènes sulfureuses impliquant sa fille dans ses amours saphiques et son amie. Cependant, c’est elle qui après sa mort transcrit les partitions et contribue à la postérité de Vinteuil qui : « mourut à Montjouvain le 13 février 1895. On l’enterra le surlendemain, dans le caveau où reposait déjà Amélie. » Pour sa part son héritière a écrit un livre en hommage à son père qui inspire Jérôme Bastanielli. Le musicien n’est pas totalement oublié après son décès ; certains de ses morceaux continuent à être interprétés et son œuvre lui survit. Comme le précise son biographe : « la publication de l’œuvre de Proust, entre 1913 et 1927, raviva l’engouement que l’on portait à Vinteuil – et qui commençait déjà à se tarir. Seuls la Sonate et le Septuor en bénéficièrent cependant ; les autres œuvres disparurent du répertoire aussi rapidement qu’elles y étaient entrées. »

Jérôme Bastanielli est un pasticheur hors pair, un formidable inventeur qui, à partir d’une documentation précise, retrace la vie de Vinteuil. L’analyse musicologique de son œuvre, étayée sur les sensations décrites par Proust, est savante. Les hypothèses sur les emprunts, les citations, les influences entre musiciens sont élaborées avec justesse. Vinteuil a eu l’occasion de côtoyer de grands compositeurs, il en a écouté en concert. César Franck est un proche ami qui plusieurs fois lorsqu’il est en difficulté lui tend la main ; il lui permet par exemple de jouer sur les orgues dont il est titulaire. Dans cette biographie le lecteur croise Saint-Saëns, Lalo, Wagner, Debussy, Gounod, Tchaïkovski, Mendelssohn : tous les grands noms de la musique de la fin du XIXe siècle que Vinteuil admire, apprécie ou envie. 

La prouesse de La vraie vie de Vinteuil est d’emporter le lecteur qui a la sensation d’entendre la musique de Vinteuil, de côtoyer le milieu mondain et musical de l’époque et de fréquenter ce personnage discret et totalement inventé. Vinteuil est un compositeur fictionnel admirable, sa biographie permet de lui donner chair. L’ouvrage de Jérôme Bastanielli sous une apparence de sérieux et de respect des codes du genre est un formidable pastiche et une pochade délicieuse.

Voilà, je vous ai donc parlé de La vraie vie de Vinteuil de Jérôme Bastanielli paru aux éditions Grasset.

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