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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

L'homme qui meurt

Un grand roman sur la condition des noirs américains

Un grand roman sur la condition des noirs américains

Aujourd’hui je vais évoquer L'homme qui meurt de James Baldwin, l’auteur de La chambre de Giovanni. Cet énorme roman de plus de mille pages est le récit du flashback du narrateur. C’est un acteur noir américain qui au seuil de la mort se penche rétrospectivement sur sa vie.

Leo Proudhammer est né et a grandi à New York dans la première partie du vingtième siècle. Au moment des faits il a atteint la maturité et est victime d’un accident cardiaque. Hospitalisé d’urgence à San Francisco il profite de cette convalescence pour se rejouer les principales étapes de sa vie. Parmi ses multiples réflexions il note que : « chacun souhaite être aimé, mais quand l’amour est là, personne, ou presque, ne peut supporter l’amour. Tout le monde désire l’amour, mais on ne parvient jamais à croire qu’on le mérite. » Dans ce moment douloureux il est entouré d’amis proches et de personnes partageant son intimité. Leo se souvient du gamin noir qu’il était, vivant dans le ghetto de Harlem. Sa principale passion est pour le théâtre ; son abnégation et sa volonté permanente lui ont permis de quitter son milieu d’origine et à force de persévérance et de combats d’être reconnu et de réussir sa carrière professionnelle. Dans L'homme qui meurt l’enfance tient une part importante. Leo a un frère aîné prénommé Caleb. Celui-ci dans sa jeunesse est un petit délinquant, il protège son cadet de ses larcins et de ses fréquentations interlopes. Il fait croire à leurs parents qu’il accompagne Leo au cinéma, alors qu’il reste à trainer avec ses amis. Leo se remémore cette scène douloureuse : « maintenant, le flic m’assénait des coups de pied et j’avais un goût de sang dans la bouche. Je me traînais, en rampant, dans le vestibule, criant le nom de mon frère.» Cet épisode raciste marque durablement l’enfant. Le chemin des deux frères diverge à l’adolescence de Leo. Caleb, après la guerre et ses années d’errance devient prédicateur ; il est très engagé dans la religion et se marie avec une femme de sa communauté. A l’inverse, Leo s’émancipe de son environnement, quitte le domicile familial et réalise ses rêves. Il affronte seul les difficultés économiques et le racisme avec l’humiliation et la stigmatisation quotidienne. Il est courageux, il enchaine les petits boulots pour subvenir à ses moyens et se donner une chance de concrétiser sa passion en devenant acteur. Il joue dans des troupes minables mais il est assidu et finit par acquérir un succès d’estime. Le rapprochement entre Caleb et Leo est tardif, son souci de santé le favorise. Leo dit : « moi que la mort venait de tenter de prendre au piège, je retournais à mon frère, je désirais sa présence, j’avais besoin de lui, mais le feu se dressait entre nous, un feu plein de rage et de fureur. » Parmi les personnes importantes de sa vie il y a surtout Barbara, femme blanche du Kentucky, sublime comédienne avec laquelle il a une relation privilégiée. Leur fréquentation est quasiment un acte politique. Leo est bisexuel, ses aventures avec des hommes font partie de sa vie. Il a conquis une certaine notoriété, il n’est plus un nègre miséreux parmi les siens. Dès lors sa position sociale devient ambigüe. Il a conscience de sa situation : « je compris que j’avais une réputation intéressante, dans la rue ; certains me considéraient comme un pédéraste, pour d’autres j’étais un héros, pour d’autres une putain, pour certains, un perverti sexuel, et pour d’autres un être asservi aux Blancs. » Christopher le personnage qui domine la dernière partie du roman tient un rôle important dans la vie de Leo. Cet amant attentionné l’accompagne dans ces instants de doute et de remémoration. La narration est souvent décousue, les faits ne sont pas rapportés de façon chronologique, ils se succèdent au gré de la mémoire de Leo et de ses digressions. Parmi ses souvenirs d’enfance il mentionne celui-ci : « je me rappelai l’insistance de ma mère pour que je porte toujours des sous-vêtements impeccables parce que je risquais de me faire renverser par une voiture en allant à l’école ou en en revenant, et ma famille et moi-même serions déshonorés, jusqu’à la tombe et au-delà, à n’en point douter, si mes sous-vêtements étaient sales.» Toute la domination, et son pendant de soumission, est inculquée et intégrée par les noirs. Ces détails d’hygiène et de crainte sont liés à son statut de noir.Leo a été l’objet d’actes racistes, cependant son témoignage n’est pas empreint de haine, il expose les faits sans animosité ni rancune rance. Il se souvient comment il a exploré sa ville : « c’est dans le métro que je fis connaissance avec les différents quartiers de New York, et c’est dans le métro que je ressentis pour la première fois ce que l’on pourrait appeler terreur civique». La cause des noirs est portée haut et fort par le protagoniste qui pourtant n’est pas un militant actif. Il affirme : « ils m’ont humilié. Ils m’ont traité comme un chien. Ils ont essayé de faire de moi un être pire qu’eux-mêmes. Ils ont vécu alors des minutes merveilleuses ; maintenant ils se sentent davantage des hommes.» Le mépris dont sont victimes les noirs est omniprésent dans L'homme qui meurt. Ainsi, le narrateur indique : « aussi spectaculaires que soient les frontières dont je viens de parler, la plus dramatique, la plus horrible de toutes demeure cette frontière invisible qui sépare en deux les villes américaines, la ville blanche et la ville noire. » Ses déambulations dans les quartiers de New York illustrent parfaitement cette sensation désagréable. Le combat pour l’égalité des droits et la reconnaissance des noirs est au cœur de ce récit émouvant. Force est de constater qu’: « il ne sert à rien de prétendre que les Noirs sont traités comme les Blancs dans ce pays, parce que ce n’est pas vrai, et nous le savons tous. Mais la réalité, c’est que les nègres de ce pays sont traités comme aucun de vous ne songerait à traiter un chien ou un chat. » Dans les dernières pages, au moment du bilan le héros vacillant constate : « certes, j’avais conquis la cité : mais la cité était dévastée par la peste. Et je ne verrais pas, de mon vivant, la fin de cette peste, et maintenant, ce que je chérissais le plus – le vin, la conversation, l’amour, l’étreinte d’un ami, la lumière dans les yeux d’un amant, cette odeur, cette lutte, ce beau tourment, et la joie profonde d’une journée de travail – devait être volé, et chaque moment vécu comme s’il était le dernier, car ma propre mortalité n’était pas plus certaine que l’orage qui se levait pour nous ensevelir tous. »

L'homme qui meurt est un grand roman de la condition des noirs au vingtième siècle aux Etats-Unis. Le personnage de Leo est attachant, ses contradictions font partie de son charme, sa capacité à ne pas haïr est louable. La situation aujourd’hui, malgré certains progrès, est toujours marquée par une profonde inégalité entre noirs et blancs. Ce roman m’a évoqué Black Boy de Richard Wright texte fondateur lu il y a de nombreuses années. 

Voilà, je vous ai donc parlé de L'homme qui meurt de James Baldwin paru aux éditions Folio.

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