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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Commando Musik

Commando Musik

Aujourd’hui je vais évoquer Commando Musik de Willem de Vries. Le sous-titre est Comment les nazis ont spolié l’Europe musicale. L’édition originale de cet ouvrage date d’une vingtaine d’années, la version française a paru récemment avec quelques mises à jour. Ce livre est consécutif au travail de thèse de Willem de Vries et l’a occupé une grande partie de sa vie. Ce musicologue qui faisait des recherches sur Darius Milhaud et le jazz est devenu historien des spoliations nazies. Il explique dans l’introduction les difficultés qu’il a rencontrées pour étudier ce sujet en raison de la reconversion de quelques protagonistes.

Willem de Vries précise que : « son travail porte sur l’activité de l’ERR en France, en Belgique et aux Pays-Bas. » Il s’agit de l’organisation Rosenberg mise en place par les nazis afin de contrôler et éradiquer la contribution juive à toute vie culturelle. L’ERR doit également rapatrier en Allemagne toutes les traces allemandes musicales disséminées en Europe que les juifs se sont indûment appropriées. L’essai s’appuie sur un volumineux travail de recherche et la consultation d’archives très conséquentes dans plusieurs pays. Les chapitres successifs dessinent un panorama d’abord de l’ensemble des lignes directrices du Reich et de sa politique musicale puis proposent un focus sur l’organisation de certaines entités en charge de la récupération des biens juifs pendant la guerre à travers l’exemple de plusieurs protagonistes emblématiques. Le régime hitlérien a dans la ligne de mire les juifs sur lesquels, d’abord en Allemagne puis dans les pays envahis, portent de nombreuses interdictions. Ainsi : « la date du 4 juillet 1933 marqua le début de l’interdiction administrative systématique de toute pratique professionnelle pour les musiciens et les compositeurs de confession israélite. » Il faut noter qu’: « à partir de 1934, Goebbels obtint l’expulsion des premiers musiciens juifs de l’Orchestre philarmonique de Berlin, malgré les interventions répétées du directeur musical, Wilhelm Furtwängler, en leur faveur. » Les nazis définissent une politique afin de récupérer les partitions ou instruments de musique d’origine allemande qui sont entre les mains des familles juives et des musiciens. La guerre et la mise en place de l’ERR et de ses sous-structures contribuent à l’organisation de la spoliation. De Vries explique que : « c’est au musicologue de profession Herbert Gerigk qu’échut la responsabilité de concevoir, mettre en place structurellement et expliquer la politique de l’organisation Rosenberg en matière de musique. » Cet homme éminent joue un rôle prépondérant dans le développement de la politique nazie de spoliation des juifs. L’ERR est une tentaculaire organisation, disposant d’une structure hiérarchique complexe, dont le Commando Musik est le bras armé pour la partie spécifique à la musique. L’appropriation par les nazis des biens des juifs exilés ou déportés se développe tout azimut ; une réelle frénésie de saisie de biens s’empare des dignitaires. Par exemple, les archives montrent que : « jusqu’en 1942, Goering se rendit régulièrement au Louvre lors de ses passages à Paris afin d’y choisir de quoi agrandir sa collection personnelle. » Les œuvres d’art sont l’objet de véritables vols à grande échelle tout comme les instruments de musique. Il appert qu’: « entre juillet 1940 et août 1944, l’ERR a acheminé vers l’Allemagne la quasi-totalité des patrimoines artistiques, culturels, politiques et économiques prélevés aux adversaires du Reich dans les territoires occupés par les armées allemandes.» Au-delà des confiscations et des destructions le lecteur découvre l’organisation terriblement efficace déployée par les différentes strates hiérarchiques nazies. L’idéologie nazie est portée par une administration rigoureuse ; tout est comptabilisé et tracé ce qui contribue à l’existence d’archives rigoureuses. Le classement méthodique, les notes précises et les comptabilités pointilleuses sont autant d’éléments à disposition de l’historien. Afin de mesurer l’ampleur des découvertes de l’auteur et la réalité de la situation il précise que : « pour la seule France occupée, ce sont quelques 34000 foyers de Juifs déportés qui furent vidés de leur contenu. A ces opérations de spoliation et de sélection d’instruments étiquetés en vue de leur traitement administratif correspondent des montagnes d’archives.» Voici quelques chiffres sur un des aspects du travail du commando en charge des activités musicales : « à l’apogée de l’activité de l’opération « meubles », lorsqu’environ 150 véhicules et 1500 employés vidaient quotidiennement des dizaines de logements juifs à Paris, c’est une moyenne de deux convois ferroviaires qui quittaient la capitale chaque semaine en direction de l’Allemagne, avec, dans la plupart des cas, un ou deux wagons de fret remplis d’instruments et de bibliothèques musicales répartis dans des caisses de bois.» L’auteur établit de façon systématique l’état des lieux des spoliations. Force est d’admettre qu’il est impossible de disposer d’une liste absolument exhaustive. Les biens réquisitionnés sont ensuite partis en Allemagne, et en fonction de l’avancée des hostilités les lieux de stockage ont changé. La trace de certaines caisses est perdue après-guerre du côté de la Russie. Des restitutions ont eu lieu mais de nombreuses victimes n’en ont pas bénéficié. Les descriptions des convois, des caisses, de la nomenclature précise effectuée sous la coupe de la hiérarchie sont hallucinantes. Les chiffres des spoliations font froid dans le dos. Le nombre d’instruments transférés est impressionnant ; en effet, les familles juives possèdent pianos, violons et autres instruments en quantité. Le dépouillement de ces possessions fait partie prenante de la stratégie d’éradication et d’élimination des juifs. Et il ne faut pas oublier que cet ouvrage n’évoque que le versant musical, alors que des politiques identiques étaient menées vis-à-vis des tableaux et des sculptures. Commando Musik met l’accent sur quatre personnages impliqués dans la spoliation ou victimes d’elle ; le tout est documenté à grande échelle. Wolfgang Boetticher a eu un rôle prépondérant dans la mise en œuvre de la politique nazie. Lors de ses recherches de Vries a pu établir son rôle éminent, alors que cet homme était devenu un musicologue respecté et honoré par les institutions, professeur émérite jusqu’au début des années 2000. Sa recherche a provoqué sa chute et son licenciement. Les documents archivés apportent la preuve irréfutable de son implication dans ce commando. Guillaume de Van, autre personnage important, est lui du côté du pouvoir de Vichy et a largement collaboré avec les occupants. Du côté des victimes juives Darius Milhaud et Wanda Landowska ont été largement spoliés. Ces deux musiciens avaient fui avant l’arrivée des nazis et leurs demeures renfermant des trésors musicaux ont été raflées. Certaines pièces ont pu être rendues à la veuve de Milhaud suite à l’enquête de Willem de Vries.

Commando Musik est un essai passionnant, une référence historique de qualité. Willem de Vries a été un pionnier sur la recherche relative à la spoliation musicale nazie, son enquête dans les archives éparpillées permet de mettre en lumière la réalité de la doctrine nazie et l’efficacité de l’organisation en place. Malgré les nombreuses références allemandes, le livre est accessible et très intéressant.

Voilà, je vous ai donc parlé de Commando Musik de Willem de Vries paru aux éditions Buchet & Chastel.

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