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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Lake success

Un road trip dans l'Amérique de Trump

Un road trip dans l'Amérique de Trump

Aujourd’hui je vais évoquer Lake success de Gary Shteyngart. C’est le premier roman de cet auteur américain que je lis. L’action se déroule en 2016 lorsque le personnage principal effectue un périple à bord des bus Greyhound pour traverser les Etats-Unis.

Lake success est un formidable road trip en compagnie de Barry Cohen, le protagoniste quadragénaire juif. Il est à la tête de l’Envers du Capital, un fonds spéculatif disposant de plusieurs millions de dollars. Son métier peut se résumer ainsi : « gérer un fonds spéculatif, c’est vendre une bonne histoire sur la meilleure façon de gagner de l’argent. Il s’agit d’être intelligent, d’accéder à de nouvelles choses, de s’associer avec une personne formidable. » Il vit à New-York dans une tour de luxe et dispose d’un splendide appartement ; ses voisins appartiennent comme lui au monde des dominants. Il est professionnellement sous la menace d’une enquête sur un possible délit d’initié et le couple qu’il forme avec Seema, sa femme d’origine indienne, part à la dérive. Ils ont un fils, Shiva, âgé de trois ans. Il est autiste ; le diagnostic de son très lourd syndrome est récent. A ce propos son père constate : « c’était un enfant de trois ans et un mois, ou trente-sept mois, mais la plupart des mesures correspondaient à un âge de quatorze, dix, parfois sept mois, en gros au niveau d’un enfant de six mois. Seul son niveau global de motricité était conforme à son âge. » Malgré le déni initial des parents, force est de constater que le gamin qui ne parle pas, refuse tout contact social et vit dans sa bulle, va mal. C’est lors d’un récent séjour à Venise que ses parents acceptent de nommer sa maladie.

A l’été 2016, Barry décide de tout plaquer et de partir en direction du sud où il espère retrouver son premier amour, Layla son ex petite amie connue à la faculté. Il se dirige donc vers la gare routière de New-York avec une petite valise où il a disposé une partie de son éblouissante collection de montres de valeur. Avant de monter à bord du bus : « il prit son téléphone et l’éteignit. Il regarda autour de lui. Les toilettes étaient vides. Il ouvrit la poubelle, jeta le téléphone et le recouvrit de serviettes en papier. Il pensa aussi jeter son portefeuille. » Finalement il le garde mais bientôt, afin d’échapper à toute traque, il se débarrasse également de sa carte de paiement et ne conserve sur lui que quelques dizaines de dollars. Au moment du départ il sait qu’: « il avait pris la bonne décision en s’enfuyant. Il ignorait qui étaient sa femme et son fils. L’une le haïssait et l’autre semblait incapable de sentiment. » Cette fuite est synonyme d’introspection et d’interrogation sur le sens de la vie. Le trajet en Greyhound est pour le héros une véritable immersion fascinante dans un monde inconnu, fait de pauvreté et de déclassement social. Il est habitué à voyager à bord des avions privés de Netjets, il n’a jamais pris un bus collectif. Dans le monde deBarry l’argent coule à flot, la richesse déborde de façon indécente. Quand il déguste un verre de whisky c’est toujours une bouteille valant plusieurs dizaines de milliers de dollars qu’il débouche. Le périple en bus lui permet de côtoyer l’Amérique profonde dont il ne soupçonne pas l’existence. Le narrateur précise que : « son voyage n’avait pas commencé depuis plus d’une heure que déjà Barry avait un aperçu du phénomène Trump. » Au fil des escales il s’approche de la misère et de la vie quotidienne de ses concitoyens dont il n’imaginait pas les conditions de vie auparavant. C’est la période électorale, celle qui précède l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le trajet le fait passer par Baltimore, Richmond, Atlanta, El Paso, Ciudad Juarez, Phoenix et San Diego. Durant ces semaines, sans argent et sans contact avec sa famille, Barry s’éloigne provisoirement de son milieu. Il est au plus près de ceux qui souffrent et qui n’ont rien. Il croise Javon, Jeff Park, Brooklyn, M. et Mme Hayes et enfin Layla. Il couche avec une jeune fille noire, achète du crack, discute avec un junkie qui lui propose une faveur sexuelle, déambule dans les rues dangereuses de la ville frontière mexicaine avec les migrants, arpente les rues des banlieues paumées. Pendant quelques minutes ou davantage il échange avec ces inconnus qui sont le peuple américain. Il est loin de son couple et de son milieu juif new-yorkais.Il atteint son objectif et passe quelques jours auprès de Layla et de son fils. Barry espère fonder auprès d’elle une nouvelle famille ; il croit au lien qu’il tisse avec le gamin.D’ailleurs il pense que : « la seule personne qui le respectait en ce monde, c’était le petit cartographe au bout du couloir », Johna, le fils de Layla.Mais ceci n’est qu’illusion, fantasme irréalisable. Après un détour par Lake success où il a des souvenirs personnels Barry rejoint New York. Son voyage loin de la côte est lui a permis de découvrir le vrai visage de son pays. Quelques mois plus tard : « ils surent que c’était vrai. Donald J. Trump, cet homme d’affaires new-yorkais profondément perturbé, serait leur président. » Après la parenthèse du road trip de quelques semaines, Barry reprend place dans l’économie triomphante, il se sépare de Seema. L’épilogue du roman se passe dans le futur proche en 2026. Shiva est devenu adolescent, Barry affirme en regardant vers son passé : « je crois que ce voyage a fait de moi un vrai père. » A l’occasion de la bar-mitsva de Shiva il organise une fête dispendieuse très réussie. Le jeune homme malgré sa pathologie parvient enfin à dire ses sentiments à son père qui profite de la cérémonie pour lui offrir une belle montre.

Lake success est un portrait sans concession de l’Amérique et de ses dérives. Barry Cohen est l’incarnation du triomphateur libéral, de l’arriviste parvenu. Les soirées exubérantes à Manhattan sont hallucinantes. Sa prise de conscience de la fragilité de Shiva son fils autiste l’humanise. En parcourant à bord du Greyhound les marges de son pays, loin de la fastueuse New-York, il en découvre la face cachée : la précarité et la difficulté de vivre.

Voilà, je vous ai donc parlé de Lake success de Gary Shteyngart paru aux éditions de l’Olivier.

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