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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

La nuit va bientôt tomber & L'encre c'est le sang

Pierre Bergé intime

Pierre Bergé intime

Aujourd’hui je vais évoquer La nuit va bientôt tomber une série d’entretiens de Pierre Bergé avec Joëlle Gayot et L’encre c’est le sang une longue conversation du même Bergé avec Laure Adler. Ces deux titres sont réunis en un volume. La préface des journalistes explique comment ces discussions parallèles ont convergé vers cet ouvrage dont Pierre Bergé a assuré la relecture. Il est mort depuis deux ans, cette publication posthume permet de retrouver le vieil homme atteint de myopathie qui se confie et évoque sa vie. L’exercice est assez différent d’une biographie, ici c’est directement la voix du protagoniste qui s’exprime sans filtre.

Les deux textes sont le résultat d’échanges oraux mais ils sont très écrits. Le ton est courtois et l’écoute attentive. La nuit va bientôt tomber est le bilan d’une vie, déroulé selon une organisation assez chronologique. Les entretiens sont thématiques ce qui permet d’aborder l’enfance, les amours, l’art, les affaires, la politique, l’amitié, l’engagement dans la lutte contre le sida, la vieillesse, la littérature. Pierre Bergé commence ainsi sa notice biographique : «je suis né le 14 novembre 1930 dans une école, à Arceau, sur l’île d’Oléron. Mes premiers souvenirs se confondent avec l’odeur de la craie et de l’encre violette. J’ai vécu dans cette école jusqu’à l’âge de neuf ans. » Pierre Bergé est un homme d’influence, riche entrepreneur qui a une haute opinion de lui-même, c’est un lettré qui voue une passion absolue à la littérature. Il se définit comme anarchiste et de gauche. Il consent qu’il : « ne peut pas donner tort à ceux qui pensent qu’être riche et être de gauche est incompatible. Mais je peux leur expliquer en quoi, en partie, ils se trompent. » Il affirme, un peu nostalgique que : « nous sommes entrés dans une ère où les gens, qu’ils le veuillent ou non, seront de plus en plus informés et de moins en moins cultivés. (…). Je crois que l’art est une chose essentielle à la vie, comme l’eau et comme l’air. » D’ailleurs, l’art est un des moteurs de sa vie ; il est passionné de peinture, d’opéra et de musique. Il explique que : « comme Callas, Noureïev était un immense artiste. Vous savez les plus grands des artistes ont vingt sur vingt. Les artistes exceptionnels ont vingt et un sur vingt. Noureïev et Callas avaient vingt et un sur vingt. Ce sont des stars. Une star est une star, elle est inatteignable. » Bien entendu dans son esprit Saint-Laurent lui-même est une star qui brille au firmament des couturiers. Jeune et sans diplôme en poche, Pierre Bergé quitte La Rochelle pour Paris. Il commence à travailler dans la vente de livres précieux puis rencontre le peintre Bernard Buffet. Avec lui il part vivre dans le sud de la France. Il revient à Paris après sa rencontre avec Yves Saint-Laurent avec qui il vit un demi-siècle. Il confie : « je l’ai rencontré en 1958. Il avait vingt et un ans et j’en avais vingt-sept. Il était timide, fragile, mal à l’aise dans la vie, mal à l’aise avec les gens. Il était tout ce que j’aimais. (…). J’ai rompu avec Bernard Buffet. Je suis revenu vivre à Paris. J’ai acheté un appartement sur l’île Saint-Louis. J’avais la trentaine. Je roulais en Jaguar, je courais les soirées. (…). A partir de ma rencontre avec Yves, tout a changé. Mes responsabilités, ma vie, mon horizon. J’avais un but. Rendre sa place à Saint-Laurent. C’est ce que nous avons fait. J’aime avoir des buts dans la vie.» Bergé accompagne Saint-Laurent dans sa destinée. Renvoyé de chez Dior ils fondent la maison Saint-Laurent dont Bergé prend les commandes. Toute sa vie il œuvre à la reconnaissance du talent extraordinaire de son compagnon. Sur sa relation avec le couturier il dit notamment : « nous avons vécu cinquante ans ensemble. Je l’ai initié à la sexualité. Elle a joué un grand rôle entre nous. Il n’y connaissait rien sinon vaguement, comme ça, entre deux portes. Je l’ai pris par la main, je l’ai amené sur ces chemins. Notre relation a été électrique mais ce que nous avons partagé est inouï.» Il est conscient de leur situation privilégiée puisque : « être riches et connus nous a protégés, Yves Saint-Laurent et moi-même, de basses attaques sur notre homosexualité. Attaques que d’autres plus fragiles, plus isolés et plus exposés subissent au quotidien.» Pierre Bergé est à l’avant-garde des luttes contre les discriminations. Il est un mécène éclairé dont l’argent profite à des causes nobles et à l’art. Il revient sur sa relation amicale avec François Mitterrand, sur son engagement dans la campagne présidentielle de 1988, se pose en parangon de la fidélité en amitié et se révèle rancunier et acerbe vis-à-vis de ceux qui, tel Lionel Jospin, ont osé critiquer Mitterrand. Homme de médias il a fondé Têtu et été membre du directoire du Monde dont il détenait d’importantes parts.

L’encre c’est le sang est une conversation davantage littéraire. Pierre Bergé y clame son amour absolu pour Flaubert, auteur qu’il place au-dessus de tous les autres. Il raconte ses goûts et sa passion pour la littérature. Il est bibliophile compulsif, sa bibliothèque est un trésor à l’instar de la collection d’art constituée avec Saint-Laurent. Il a publié quelques ouvrages, il confie : « je sais écrire, et mieux que d’autres. Mais je ne me considère pas comme un écrivain. » Le luxe, l’art et la beauté sont au cœur de sa vie. Bergé a dirigé l’Opéra de Paris, est un mélomane averti, un collectionneur invétéré et un lecteur assidu.

La nuit va bientôt tomber et L’encre c’est le sang permettent de comprendre le parcours extraordinaire de Pierre Bergé, son amour absolu pour Saint-Laurent malgré les difficultés de leur relation et la bipolarité de l’artiste de mode, son goût immodéré pour la littérature, son talent pour les affaires, sa passion irrépressible pour l’art. Ces textes sont complémentaires de Pierre Bergé sous toutes les coutures la biographie écrite par Yann Kerlau.

Voilà, je vous ai donc parlé de La nuit va bientôt tomber et L’encre c’est le sang de Pierre Bergé paru aux éditions Gallimard.

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