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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Aux origines du sida

Un formidable essai sur la genèse de la transmission du sida

Un formidable essai sur la genèse de la transmission du sida

Aujourd’hui je vais évoquer Aux origines du sida un formidable essai de Jacques Pépin. Le sous-titre est Enquête sur les racines coloniales d’une pandémie. Ce pavé de cinq cents pages est une plongée scientifique dans les origines de l’épidémie avant son explosion dans les années 1980. La thèse principale de l’ouvrage est que : « cette tragédie a été facilitée (ou même causée) par des interventions humaines : la colonisation, l’urbanisation et fort probablement des campagnes de santé publique aux intentions très nobles. » L’auteur montre comment l’émergence n’est possible qu’à partir du socle colonial africain complexe, alors que le virus est au départ présent chez plusieurs groupes de chimpanzés. Ce livre est à la fois historique et médical mais accessible à tout lecteur, cette découverte est épatante et impressionnante.

Comme l’indique le sous-titre il s’agit pour Jacques Pépin, épidémiologiste québécois et ancien médecin généraliste au Congo belge, de retracer l’histoire du virus responsable d’une des épidémies les plus meurtrières qu’ait connu l’humanité. Il s’appuie pour cela à la fois sur les techniques médicales les plus modernes, en particulier concernant le séquençage de l’ADN qui permet de dater assez précisément la présence de la maladie à partir d’échantillons sanguins, et sur les archives militaires et civiles de la médecine coloniale principalement française et belge. Dans les premiers chapitres, des éléments de connaissances scientifiques et médicales sont fournis afin de permettre au lecteur de comprendre les démonstrations ultérieures. L’enquête débute par la recherche de l’origine du virus du sida. Il faut d’ailleurs préciser qu’il existe différents virus avec plusieurs sous-types, la catégorisation est complexe et montre qu’il y a en réalité plusieurs sources quasi concomitantes. Néanmoins, les médecins ont la certitude que ce virus a son origine dans un virus analogue dont les chimpanzés d’Afrique centrale sont porteurs. L’étude des régions d’implantation desdits singes permet de localiser l’origine du virus et les débuts de la transmission. L’hypothèse la plus probable concernant la contamination de l’homme est celle d’un accident de chasse ou d’une blessure lors de la préparation de la viande dans un village. Le contact d’une plaie avec du sang animal infecté a marqué la naissance du virus humain. Ceci s’est passé en Afrique centrale très vraisemblablement au Cameroun. En effet, l’auteur précise que : « le patient zéro qui a déclenché la pandémie de VIH-1 de groupe M vivait en sol camerounais. (…). Les chances sont très élevées pour que l’authentique « patient zéro » (le premier chasseur infesté par le VIScpz devenu VIH-1) ait vécu dans une zone forestière du sud-est camerounais. » Pour ce qui est de la datation Pépin démontre à partir de plusieurs études convaincantes qu’il faut remonter au moins aux années 1920. Il indique qu’: « un virus plus contagieux que les autres qui émergea vers l’humain quelque part dans le sud-est du Cameroun dans une population qui, à cette époque, aux environs de 1920, effectuait une grande partie de son commerce vers Léopoldville – cette ville-champignon où les conditions étaient propices à l’émergence de la pandémie et dont la situation au centre d’un vaste réseau de communications sur l’ensemble du bassin Congo garantissait la dissémination ultérieure du pathogène. » Dans les premiers temps, le virus transmis à l’homme ne provoque pas d’épidémie, pour cela il faut la concordance de circonstances favorables que la période coloniale génère. En particulier : « l’urbanisation chaotique et précipitée de cette région du monde et les perturbations sociales engendrées par la colonisation européenne eurent comme conséquence l’épanouissement de la prostitution urbaine. On considère donc généralement que le commerce charnel a amplifié sexuellement le VIH, après son introduction dans le noyau central.» Il est passionnant de suivre le cheminement du virus sorti de la forêt et qui chemine le long des fleuves, voies de circulation privilégiées. Cependant, l’auteur explique que la transmission sexuelle n’a pas été prépondérante au début. Selon lui, la thèse à privilégier est celle de la transmission parentérale lors des grandes campagnes de soin contre la maladie du sommeil, la syphilis ou le pian qui ont donné lieu à des milliers d’injections intraveineuses de produits destinés à guérir sans respect des règles d’hygiène souhaitables. L’auteur explique que : « les opportunités de transmission parentérale de virus présents dans le sang sont d’abord élargies avec les campagnes contre la maladie du sommeil qui ont débuté autour de 1910, puis un peu plus tard avec les premiers traitements de la lèpre. » Les seringues et aiguilles non stérilisées sont les probables vecteurs princeps de la pandémie. Ensuite, le développement urbain, la sur représentation masculine dans les villes coloniales induisant l’explosion de la prostitution féminine deviennent les principaux facteurs et modes de contamination du virus. A cette époque, le virus est contenu en Afrique centrale. Il est possible d’affirmer que : « dans les années 1960 et 1970, le VIH était présent, quoiqu’avec une faible prévalence, dans plusieurs parties de l’Afrique centrale, à une exception près dans l’ex-Zaïre, mais il n’avait pas encore cheminé vers l’Afrique occidentale sur une échelle qui en permette la détection rétrospective. » Pourtant, dans la décennie 1970, après la décolonisation il gagne rapidement l’Amérique avec un première porte d’entrée en Haïti. L’enquête suggère que cette voie a été rendue possible par le régime du Zaïre qui a favorisé la coopération avec ce pays. A leur retour aux Antilles des expatriés haïtiens qui avaient fréquenté des prostituées étaient porteurs du virus. En Haïti, la pauvreté est alors le terreau d’un fructueux commerce florissant de plasma sanguin. Dans le bouquin, les différentes sociétés impliquées sont identifiées et la route de ces dérivés sanguins est révélée ; les États-Unis sont les destinataires principaux de ces produits. Voici ce que Pépin écrit : « des gens pauvres ayant désespérément besoin d’argent vite gagné et prêts à vendre leur plasma de façon répétée. Des centres de collecte à but lucratif, où des hommes d’affaires maximisaient leurs profits en réduisant les coûts le plus possible, grâce à la réutilisation d’aiguilles, seringues et tubulures conçues pour un usage unique, ignorant involontairement, ou délibérément, les risques de transmission des virus présents dans le sang. » Dès lors, tout est en place pour que l’épidémie se déclenche et se révèle au monde. Il est ainsi possible d’affirmer que : « le VIH-1 parvient à s’implanter aux États-Unis aux environs de 1971, en commençant par New-York. » La suite de l’histoire est connue et documentée et ne s’inscrit pas dans le cadre de cet essai. Voici quelques mots de synthèse : « à partir d’un foyer initial en zone rurale, le VIH-1 se déplaça petit à petit vers les cités naissantes de l’Afrique centrale. (…). Il est probable qu’une partie de la transmission initiale du VIH-1 aux femmes libres de Léopoldville se produisit par voie iatrogène, et pas seulement sexuelle. (…). En résumé, après s’être limité pendant un demi-siècle au territoire du Congo belge devenu RDC, durant les années 1970 et le début des années 1980, le virus s’est disséminé de façon silencieuse, mais inéluctable, à travers le continent africain, à peu près au même moment où il réussissait à franchir l’Atlantique pour établir d’abord une tête de pont en Haïti, puis s’étendre aux États-Unis. A ce stade, la transformation ultérieure en une pandémie était désormais inévitable. Le VIH allait maintenant réussir à se mondialiser. » Jacques Pépin conclut son ouvrage en écrivant que : « des interventions humaines, même aux objectifs louables et généreux, peuvent avoir des conséquences microbiologiques imprévisibles et désastreuses.» Il vise ici en particulier la médecine coloniale et ses thérapeutiques en intraveineuses.

Aux origines du sidaest un ouvrage très dense où de nombreuses hypothèses sont présentées, contredites, confirmées. Le lecteur acquiert une perception rénovée, des connaissances mises à jour sur le sida. L’imbrication entre la médecine coloniale et ses méthodes rudimentaires mais pleines de bonne volonté et la transmission princeps du virus du sida est passionnante. Ce livre est indispensable, l’auteur raconte sa quête comme un thriller haletant.

Voilà, je vous ai donc parlé d’Aux origines du sida de Jacques Pépin paru aux éditions du Seuil.

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