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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Ceux qui restent

Une enquête de Benoît Coquard dans l'est de la France rurale

Une enquête de Benoît Coquard dans l'est de la France rurale

Aujourd’hui je vais évoquer Ceux qui restent une enquête sociologique au long cours conduite par Benoît Coquard. Le sous-titre du livre est Faire sa vie dans les campagnes en déclin. L’auteur est originaire d’un village rural de l’est de la France. Dans cet essai, il rapporte le résultat de nombreux entretiens réalisés pendant plusieurs années dans la région du Grand-Est avec de jeunes adultes qui vivent dans des cantons négligés par les pouvoirs publics. Il est revenu vers les terres de son enfance où se trouvent ses racines et a enquêté auprès de ceux avec lesquels il a grandi. Lui est parti, ceux qu’il interroge sont restés sur place malgré la désindustrialisation et la difficulté de trouver du travail. Ces campagnes sont abandonnées, les services publics, les commerces et les bars sont en déshérence. Cette recherche fait écho aux Gars du coin de Nicolas Rehany paru il y a quelques années dans la même collection.

Ceux qui restent s’ouvre sur une scène croquée lors d’un des premiers samedis de manifestation du mouvement des Gilets jaunes. Cette crise met en exergue plusieurs des thématiques soulevées par l’enquête de Benoît Coquard auprès des jeunes adultes qui restent vivre et s’installent dans leur campagne d’origine. Il est à noter que ceux qui partent sont minoritaires dans la génération des trentenaires et des vingtenaires ; ce sont majoritairement des filles qui poursuivent leurs études et se fixent ensuite dans des métropoles plus prospères. Les cantons enquêtés sont tous situés au moins à une heure de route d’une ville moyenne, la voiture est l’élément indispensable et coûteux de la mobilité. La situation du marché de l’emploi implique souvent de travailler loin du domicile. Pour accéder au travail salarié les pistons notamment pour bosser chez des petits entrepreneurs locaux ou des administrations sont indispensables. Le travail au noirest pour certains ouvriers une source de revenus complémentaires dont ils font bénéficier ceux de leur clan d’amis. La sociabilité et les réseaux relationnels sont donc nécessaires et doivent être cultivés pour profiter des échanges entre pairs. L’auteur lors de ses entretiens et de ses observations s’intéresse aux moments de convivialité qui sont nombreux et répondent à des codes précis. Il scrute le quotidien de la population enquêtée et constate que le rituel de l’apéro est un incontournable du clan des amis. Les bandes de potes sont associées à la formule « déjà, nous » qui indique une certaine préférence affirmée pour les jeunes du coin. Ceci peut être mis en perspective avec les préférences de vote extrême local. La fermeture des bistrots fréquentés par une population vieillissante implique une sociabilité des jeunes adultes dans un entre-soi au domicile.

En termes de classes sociales, Ceux qui restent font essentiellement partie des classes populaires : ce sont des employés, des ouvriers, des chômeurs et des précaires. Ces derniers sont assimilés à des cas sociaux et les jeunes tentent de garder une réputation positive dans ces cantons où tout le monde se connait. Ceux qui restent incarnent toute une frange invisibilisée de la société française. La révolte des Gilets jaunes est une exception, d’habitude ces gens-là sont méprisés et peu représentés. La drogue est étonnamment présente parmi eux et l’auteur indique notamment que laconsommation d’héroïne atteint un taux très élevé de prévalence. La drogue fait de nombreux ravages et contribue à stigmatiser et à écarter de l’emploi les jeunes consommateurs.

Ceux qui restent est une enquête originale, loin des sujets de prédilection de la sociologie plus préoccupée des banlieues, des centres villes gentrifiés et des villes moyennes. Ces jeunes en ces temps de mondialisation vivent en quelque sorte en marge et à l’écart. Faire leur connaissance, constater comment ils font perdurer les réseaux amicaux et d’interconnaissance est très intéressant. Cette population oubliée est regardée ponctuellement pour être stigmatisée par exemple lors des élections avec un fort vote RN. Ces ruraux sont heureux et fiers de vivre à la campagne, pour eux Paris et les grandes villes sont synonymes de repoussoir, d’angoisse et d’inquiétude.

Voilà, je vous ai donc parlé de Ceux qui restent de Benoît Coquard paru aux éditions La Découverte.

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