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Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

J’entends des regards que vous croyez muets

Le nouveau récit d'Arnaud Cathrine

Le nouveau récit d'Arnaud Cathrine

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au récit romanesque d’Arnaud Cathrine J’entends des regards que vous croyez muets. Parmi ses ouvrages précédents il faut citer Les yeux secs et L’invention du père. Il est aussi avec Florent Marchet à l’origine du projet musico-littéraire Frère Animal. En guise de préambule l’auteur avertit : « je passe mon temps à voler des gens. Dans le métro, dans la rue, au café, sur la plage : pour une obscure raison (que je traque tantôt avec succès, tantôt vainement), mon regard s’arrime à une femme, un homme, un adolescent, une enfant, un groupe, un couple… J’ai toujours un carnet et un stylo sur moi. (…). Faire de ces portraits un livre est une chose assez impudique car je leur prête beaucoup de moi. » Ces prolégomènes établissent le projet littéraire de cette soixantaine de cours récits. Arnaud Cathrine, le voleur et l’inventeur de vie, offre des pépites réjouissantes où il met en scène des inconnus auxquels il se mêle volontiers. Les textes vont de quelques lignes à une petite dizaine de pages pour les plus longs. La plupart du temps, l’auteur écoute et observe mais ne communique pas directement avec ses proies. Il y a des exceptions, ainsi lorsqu’il constate : « je m’apprête à voler quelqu’un qui est tout à fait consentant. Il voudrait savoir comment je suis tombé sur sa page Facebook. » La plupart des protagonistes, y compris l’analyste de l’écrivain, ne savent pas qu’ils peuplent les pages de ces récits intimistes.

A partir de ces regards croisés à Paris, en Normandie, dans les Landes ou ailleurs, l’auteur compose des histoires brèves ; en quelques phrases, il imagine le nom de ses personnages et extrapole les instants qu’il a observés. Au fil des récits, c’est une valse de prénoms, désignation de ces anonymes qui deviennent des héros malgré eux. Ce sont des marionnettes entre les mains de l’auteur qui a besoin des scènes réelles pour inventer les fictions. Ces moments s’articulent pour donner forme à un récit complexe où Arnaud Cathrine apparaît en filigrane. Dans ces pages, les inconnus sont des vecteurs anonymes qui lui permettent de se révéler, de dire sa vérité. Il invente une sorte d’autofiction narrative dont il est le cœur. Ses propres fantasmes habitent ces récits parfois impudiques. Ces histoires se picorent avec délectation, ce sont des pépites qu’il faut goûter avec enthousiasme. Le lecteur, selon sa propre sensibilité, sera plus séduit par certains récits que par d’autres. Il est difficile d’en rendre compte de façon exhaustive, en privilégier certains au détriment des autres est injuste. Voici quelques brèves pépites.

Sur une plage du Pyla, au contact du petit naturiste, le narrateur précise : « je vois toujours les mêmes têtes ici mais lui, je ne l’ai remarqué que mercredi dernier, certainement parce que j’ai poussé jusqu’au blockhaus ». Le jeune homme nu va parler à Arnaud qui acceptera d’être son chauffeur. Réalité ou invention, qu’importe en quelques mots l’essentiel est dit. Voici l’exemple d’un très court texte évoquant la solitude et le dénuement d’un SDF sur un trottoir parisien : « de la terrasse du café où j’engloutis un express, je le vois boire sa canette de bière, assis au pied d’un porche en plein soleil, non pas avachi mais bien droit dans son costume croisé qu’il doit porter depuis vingt ou trente ans. Il ne voit personne : regard concentré sur un point connu de lui seul. Impossible de savoir s’il pense à une chose précise ou si l’anesthésie opérée par l’alcool l’a plongé dans le coton oublieux depuis la première gorgée. » Ces phrases suffisent à dire l’essentiel. Arnaud Cathrine devient addict à la quête de minuscules vies recueillies en observant les gens ; il dit : « les jours où je trouve à écrire dans mon carnet, me vient le contentement bienheureux de qui a fait l’amour, et a bien fait l’amour. Et puis, parfois, j’ai envie, très envie, je pars en chasse, excité, je guette, je cherche, une heure, parfois davantage, mais la vie ne m’envoie rien ni personne, ça ne mord pas, ou est-ce mon regard qui ne s’accroche à rien, j’arpente la ville, la plage, je déshabille le restaurant, le train, la rame de métro, mais c’est tourner comme un lion en cage, la perspective du festin s’éloigne tristement, je m’acharne, je croise une fille, un garçon, une femme, un vieux, je fomente un début d’histoire, dicte quelques mots à mon portable, devinant confusément que ce livre n’en voudra pas. » Il est sous l’emprise du désir de multiplier les non-rencontres afin de remplir les pages de son carnet. Ces esquisses prises sur le vif composent des clichés de vie, un hommage à ces personnes qui demeurent inconnues.

J’entends des regards que vous croyez muets est un récit très touchant où l’auteur dévoile une prose percutante et efficace ; il met en scène son attention extrême aux autres. Par ce récit composite Arnaud Cathrine écrit un texte de la maturité dans lequel avec délicatesse il est le scrutateur de ses contemporains et le témoin de ses propres fantasmes.

Voilà, je vous ai donc parlé de J’entends des regards que vous croyez muets d’Arnaud Cathrine paru aux éditions Verticales.

Arnaud Cathrine en dédicace à la librairie
Arnaud Cathrine en dédicace à la librairie Arnaud Cathrine en dédicace à la librairie

Arnaud Cathrine en dédicace à la librairie

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