Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Qui a tué mon père

Nouveau texte d'Edouard Louis

Nouveau texte d'Edouard Louis

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au nouveau livre d’Edouard Louis intitulé Qui a tué mon père. Ce jeune écrivain a fait une entrée fracassante dans la littérature française grâce à En finir avec Eddy Bellegueule. Il a ensuite publié un second roman Histoire de la violence. Ces deux livres étaient inspirés de sa propre expérience. Son nouvel opus n’est pas un roman, il s’apparente plus à un récit intime sous forme de monologue quasi théâtral. Ce texte très court est un véritable coup de poing ; c’est à la fois un cri d’amour au père autrefois détesté et une dénonciation politique des raisons de sa décrépitude. Il est à noter que le titre ne comporte pas de point d’interrogation, c’est une affirmation abrupte et sévère. La mort de son père n’est pas réelle, cet homme cinquantenaire n’a pas été victime de la faucheuse mais il est éreinté, détruit, meurtri dans sa chair ; il survit plus qu’il ne vit.

Edouard Louis dans ce texte s’adresse à son père comme s’il avait face à lui cet homme taiseux, privé de parole, incarnation de la plèbe, du monde de la misère et de la pauvreté. Cela fait évidemment écho au premier roman de l’auteur qui évoquait sa famille, son village et son émancipation à travers sa fuite depuis le nord jusqu’à Paris. Alors qu’à l’époque l’auteur témoignait une sorte de haine passive vis-à-vis de son géniteur, ici, il le découvre et lui rend hommage, lui dit son amour filial. A travers ses souvenirs épars et reconstitués il discerne chez son paternel une fierté de ce qu’est devenu son fils et un amour jamais avoué.

Le procédé littéraire de la narration s’appuie sur des flash back, des moments de vie datés qui, tels des réminiscences, ponctuent ce récit prononcé à haute voix par un seul des protagonistes. Edouard Louis reconstitue la chronologie de la vie de son père et avec un regard sociologique explique son attitude envers son fils. Il remonte l’histoire familiale et dit : « tu n’as pas étudié. Abandonner l’école le plus vite possible était une question de masculinité pour toi, c’était la règle dans le monde où tu vivais : être masculin, ne pas se comporter comme une fille, être un pédé. Il n’y avait que les filles et les autres, ceux qui étaient suspectés d’avoir une sexualité déviante, pas normale, qui acceptaient de se soumettre aux règles de l’école, à la discipline, à ce que les professeurs demandaient ou exigeaient. » Evidemment, l’écrivain a souffert du comportement de son père agissant au nom de la masculinité à respecter absolument. C’est ce qu’il a fui à l’adolescence, période pendant laquelle il rejette sa famille, son inculture, son intolérance à son encontre, son vote extrême. Il est issu d’une famille nombreuse recomposée. Ainsi il précise : « quand elle t’a rencontré ma mère avait déjà deux enfants qu’elle avait faits avec son premier mari, celui qu’elle avait connu avant toi. Tu as tout de suite voulu les considérer comme tes propres enfants, tu dormais avec eux quand ils avaient peur la nuit, même s’ils étaient déjà grands, tu leur as proposé d’adopter ton nom de famille – volonté de passer pour un bon père devant les autres ou amour pur, la frontière entre les deux est toujours trop mince pour pouvoir juger. » Dans cet extrait, le contraste entre l’aversion pour la mère et la tendresse pour le père est flagrant. Ces deux êtres qui se sont aimés sont désormais séparés. La publication du premier livre de leur fils a constitué un profond bouleversement. Il a été accusé d’avoir noirci la situation, d’être méprisant pour ces ouvriers pauvres à travers l’utilisation de plusieurs registres de langage. Evoquant un souvenir avec sa mère, le narrateur se remémore ce qu’elle lui assène alors qu’il est enfant : « pourquoi t’es comme ça ? Pourquoi tu te comportes toujours comme une fille ? Dans le village tout le monde dit que t’es pédé, nous on se tape la honte à cause de ça, tout le monde se moque de toi. Je comprends pas pourquoi tu fais ça ». La brutalité de ces propos maternels adressés à son fils est glaçante ; celle qui est supposée le protéger le stigmatise au contraire se faisant le relai des propos homophobes de son entourage. De retour auprès de son père, dont il ne dit pas le prénom, Edouard comprend que c’est la société et les stéréotypes du milieu qui ont dicté son mépris pour lui alors qu’en réalité il aime sa progéniture, y compris le fils prodige parti étudier dans la capitale. Force est de constater qu’il a grandi dans un environnement dysfonctionnel, une parenté pathologique, nocive et intolérante.

Qui a tué mon père n’est pas une compilation de souvenirs revisités. L’écrivain cherche à dénoncer les responsables de l’état physique de son père, devenu vieillard avant d’en avoir l’âge, souffrant d’éventration en raison de son surpoids corrélé à sa pauvreté. Il raconte l’accident du travail dont il a été victime à l’usine quelques années avant. Ainsi, il indique ce qu’il advient après l’hospitalisation : « les premières semaines tu es resté complètement au lit, sans bouger. Tu ne savais plus parler, tu ne pouvais que crier. C’était la douleur, elle te faisait te réveiller la nuit et crier, ton corps ne pouvait plus se supporter lui-même, tous tes mouvements et tes déplacements les plus minuscules réveillaient tes muscles ravagés. Tu prenais conscience de l’existence de ton corps dans la douleur, par elle. » Ces mots durassiens disent la souffrance, la décrépitude, le renoncement. Selon Edouard Louis, tout est politique, il crie sa révolte, sa honte et son indignation. Ses propos sont très à gauche, il est convaincu de la culpabilité des décideurs politiques. Il cite une dizaine de noms de politiciens qui ont pris des mesures indignes depuis trente ans en défaveur des pauvres. Les dernières pages du livre sous forme de name dropping sont violentes et agressives ad hominem.

Ce texte est en même temps une déclaration inattendue d’amour au père et une dénonciation de la façon dont est traité le lupen-prolétariat aujourd’hui. Edouard Louis invente une forme de littérature toute en tension, le doigt tendu et accusateur. Il dénonce virulemment ceux qu’il considère à l’origine de la déchéance physique extrême de son père. Selon lui, la politique agit sur les corps des pauvres, tandis qu’elle est sans effet sur ceux des riches. Il reste un écrivain passionnant même si avec ce texte il n’a pas les mêmes intentions qu’avec ses romans précédents. C’est un manifeste, son J’accuse.

Voilà, je vous ai donc parlé de Qui a tué mon père d’Edouard Louis paru aux éditions du Seuil.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article