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Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Homo detritus

Un essai sur l'anthropocène de Baptiste Monsaingeon

Un essai sur l'anthropocène de Baptiste Monsaingeon

Aujourd’hui ma chronique est consacrée à Homo detritus de Baptiste Monsaingeon. Comme il est indiqué dans l’avant-propos : « ce texte est un essai, une tentative nécessairement parcellaire qui cherche peut-être simplement à comprendre comment se mettre à l’écoute de ce qui reste» L’auteur, philosophe de formation, a participé en 2009 à une expédition maritime en Atlantique Nord à la recherche du sixième continent agrégat de déchets en particulier plastiques flottant sur les eaux. Ces mois passés en mer avec une équipe de scientifiques lui ont permis de prendre conscience de l’état déplorable de l’océan et du rôle des hommes dans cette pollution. Comme il l’indique « raconter l’histoire du déchet, c’est avant tout raconter la façon dont les groupes humains organisent leur relation à ce qui reste, c’est-à-dire aux résidus de leur activité, qu’elle soit productive ou biologique. »

Son essai est passionnant et stimulant. Il propose une archéologie des poubelles et des déchets. Il explique que dès les premiers phénomènes de sédentarisation les humains ont commencé à accumuler des déchets. « Marqueurs archéologiques de l’invention du « chez soi », les déchets, ainsi repoussés à l’extérieur du foyer, tracent les frontières des premiers espaces de la sédentarisation humaine. » La perspective historique montre bien la part exponentielle prise par l’agrégation des restes de toute nature. Dans un premier temps, ces déchets appartenant à la ville sont des excreta et sont gérés notamment par les chiffonniers. C’est avant l’heure une société du recyclage, les détritus organiques sont charriés des zones urbaines vers les champs agricoles afin de servir de fertilisant et d’engrais naturels. Le XIXe siècle marque une rupture avec l’avènement de la société industrielle et la production de nouvelles matières. C’est la période de l’invention de la poubelle pour collecter les déchets. « Aux débuts du XIXe siècle, l’industrie naissante fonde sa réussite sur l’utilisation de ces résidus urbains : si on ne parle pas encore d’économie circulaire, on retrouve dans l’usage systématique des produits excrémentiels de la vie urbaine sont principe fondamental. » Les déchets ne peuvent rester à l’abandon, ils sont responsables des épidémies, il faut donc commencer à les gérer de façon rationnelle. La plupart des ordures sont placées dans des décharges ou brûlées. Après la seconde guerre mondiale l’explosion de la disponibilité du plastique transforme la vie sociale. « La « jetabilité » devient un argument récurrent de vente aux lendemains de la guerre ; le fait de mettre à la poubelle est bien plus qu’un moyen de simplifier le quotidien, c’est désormais un véritable « art de vivre » de la modernité. Cette période connait une promotion sans équivalent du jetable (…) et le caractère libératoire de ces produits. (…). Jeter est assimilable à une routine : à travers la répétition des mêmes gestes, l’habitude s’institue en véritable automatisme.» Ceci s’accélérera avec le triomphe de la société du déchet et l’expansion de la pollution avec le rejet à la mer des matières plastiques. L’océan permet de mettre à distance les déchets, de les évacuer, de les mettre hors de la vue. Plus récemment, en tout cas dans les pays de l’hémisphère nord, c’est la société du recyclable qui est préconisée. C’est un changement radical de paradigme. Après l’incitation au jetable avec la production sans cesse plus importante d’ordures dont les sociétés ne savent comment se débarrasser de façon raisonnable c’est un retour en arrière drastique avec la volonté de limiter les déchets et d’inciter au recyclage et à la réutilisation. Le balancier s’inverse car le gaspillage des ressources et matières premières en quantité limitée et la pollution des milieux naturels ne sont plus acceptables. Le tri sélectif s’impose à chacun, le compost des déchets organiques est valorisé. Cependant, il est intéressant de noter qu’« à l’heure de la réduction des déchets, de leur prévention, le cas suédois relève donc du paradoxe : parce qu’il produit chaque année moins de déchets, le pays est obligé d’en acheter à ses voisins pour garantir le bon fonctionnement de son système technique. » En quelques décennies la tendance est passée d’une société du déchet à une société du recyclable. Ceci vaut essentiellement dans les pays occidentalisés. Comme le précise Baptiste Monsaingeon « il apparait donc nécessaire d’agir sur deux fronts, simultanément : aux Suds, il faut viser l’optimisation du waste management, aux Nords, il faut réduire la production de déchets. »

Les solutions individuelles et locales aussi positives soient-elles ne sauraient être miraculeuses. Il est indispensable que cela soit associé à l’échelle collective avec des incitations publiques fortes. Voici quelques chiffres qui font réfléchir : « Entre 450 et 500 000 tonnes de déchets plastique se retrouvent chaque année en mer, pour l’essentiel issus de l’emballage de la filière agroalimentaire. » De nouvelles tendances, parfois émanant de la reproduction d’attitudes anciennes, émergent et « la question se pose d’une nouvelle économie du don avec comme mot d’ordre le partage. » L’auteur affirme que : « même si les freegans forment une communauté hétérogène, ils participent d’un faisceau d’initiatives, d’un mouvement plus large encore, de dons et d’échanges gratuits de biens. » La société consumériste occidentale vit peut-être ses derniers moments de gloire. L’auteur précise « qu’on les appelle indignés, altermondialistes, activistes anticapitalistes, décroissants ou encore zadistes, ces groupes fédèrent d’abord et avant tout des individus désireux d’inventer de nouvelles formes de sociabilité, par l’action collective et l’expérimentation. » Voici en quelques phrases la synthèse de ce qui pourrait advenir d’homo detritus, fils d’homo economicus « cette éthique de la « poubelle allégée » interdit par exemple l’achat de produits manufacturés ou emballés, elle semble encourager une alimentation locale et de saison, elle systématise la recherche de biens de seconde main, la réutilisation, le bricolage, la réparation, le réemploi. Elle place enfin le compostage domestique comme la clé de voûte de la réduction de sa production de déchets. » Il s’agit là de la mise en place de valeurs fondamentales, peut-être seules à même d’éviter le naufrage de l’espère humaine.

Cet essai est un acte politique. L’auteur n’est pas caricatural, il explique qu’une quelconque radicalité ne serait en aucun cas la solution. Des pistes de progrès pertinentes sont identifiées. Cette lecture est roborative et indispensable. Il oscille entre pessimisme avéré et optimisme mesuré mais de rigueur pour avancer et trouver des solutions pérennes à la problématique du traitement des déchets.

Voilà, je vous ai donc parlé d’Homo detritus de Baptiste Monsaingeon paru aux éditions du Seuil.

Bord de mer, Cap Haïtien, Haiti, Juillet 2017
Bord de mer, Cap Haïtien, Haiti, Juillet 2017

Bord de mer, Cap Haïtien, Haiti, Juillet 2017

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