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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Séparer et punir

L'essai d'un géographe sur les prisons

L'essai d'un géographe sur les prisons

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier essai d’Olivier Milhaud intitulé Séparer et punir. L’ouvrage est sous-titré Une géographie des prisons de France. Le titre de cet ouvrage fait évidemment écho à Surveiller et punir de Michel Foucault. L’intérêt majeur de cette enquête originale réside dans l’approche géographique, tandis que c’est habituellement la sociologie qui s’attache à ces questions. Olivier Milhaud a participé comme étudiant à des actions de formation en prison puis il a mené ses recherches universitaires dans ce secteur dont il est devenu spécialiste. Il rappelle que : « l’histoire de la prison est celle de l’enrichissement progressif d’un cadre spatial par une fonction punitive. » Son questionnement est étayé sur des données statistiques. Ainsi, la répartition des prisons sur le territoire national permet de mesurer la distance moyenne entre lieu de détention et lieu de résidence. Les résultats sont parfois contre-intuitifs. Le choix des sites d’implantation des prisons, notamment dans le cadre des plans de construction récents, obéit à diverses logiques qui ne répondent pas toujours au maintien souhaitable du lien entre le détenu et sa famille. Plus l’éloignement est important plus les possibilités de visites et de parloirs sont diminuées. L’auteur indique que : « les frontières poreuses de la prison ne doivent pas faire passer sous silence ses localisations souvent périphériques, sa mise à l’écart et la spatialisation de l’exclusion qu’elle matérialise. (…) Discrétion et mise à l’écart des lieux de détention constituent une première dynamique d’exclusion. » Dans l’essai, d’autres principes d’exclusion sont mis en exergue.

L’enquête du géographe est basée sur des entretiens principalement réalisés dans cinq prisons. Il est intéressant de déterminer les règles qui prévalent lors de l’affectation dans une prison et de l’attribution d’une cellule. Cette problématique est basée sur des critères auxquels l’administration ne déroge pas : l’âge, le sexe, la catégorie pénale, la personnalité du détenu et la présence éventuelle de complices. Il existe donc des combinaisons impossibles lors de la répartition des détenus. Au final c’est « l’incarcération dans un lieu non choisi, parfois particulièrement éloigné de ses attaches personnelles. (…) Une fois affecté dans un établissement on ne choisit bien évidemment pas sa place. » Il faut se rappeler que « la fin des bagnes et des travaux forcés au milieu du XXe siècle et l’abolition de la peine de mort en France en 1981 imposent la prison comme la peine maximale de référence. » L’architecture des prisons a évolué ; aujourd’hui, elles sont toutes construites selon des modèles similaires, les directives du ministère de la justice sont très strictes, les architectes sont contraints dans leurs propositions. Le leitmotiv de la construction est la séparation nette entre la partie accessible depuis l’extérieur et la partie propre à la privation de liberté. La sécurité et la protection contre d’éventuelles tentatives d’évasion sont au cœur des projets. Olivier Milhaud dresse un constat accablant pour ceux qui imaginent la prison comme un lieu devant contribuer à préparer les conditions de réinsertion : « une géographie des privations spatiales est corrélée aux emplois du temps : cantonnés dans leur cellule la nuit, les détenus peuvent le jour, aux heures d’activité, rejoindre l’atelier, les cuisines ou salle de classe s’ils y sont affectés. En maison d’arrêt, beaucoup de détenus restent en fait vingt-deux heures sur vingt-quatre dans leur cellule, faute d’activité autre que la promenade. » L’accès au travail ou à l’éducation qui est censé être un droit n’est souvent qu’une hypothèse théorique.

L’interprétation géographique est signifiante : « La relégation est frappante pour les établissements pour peine : environ 40 % se retrouvent dans les villes secondaires de la hiérarchie administrative contre 10 % des maisons d’arrêt. Il va de soi qu’une proximité des prévenus avec les tribunaux où sont instruites leurs affaires judiciaires s’avère judicieuse. (…). 63 % des prisons de France sont donc pleinement insérées dans le tissu urbain – ce qui nuance grandement l’idée d’établissements majoritairement en sites isolés, loin des habitations, instaurant une distance marquée entre les prisons et les riverains. » L’auteur explique ici les tenants et les aboutissants qui prévalent dans les choix politiques pour retenir les lieux d’édification des nouvelles prisons. Entendre les arguments des maires favorables à une telle utilisation des espaces disponibles, souvent en périphérie et à un moindre coût, est éclairant.

En guise de conclusion Olivier Milhaud pose quelques questions : « La prison correspond-elle finalement à une stratégie spatiale de mise à l’écart et de distanciation ? Reléguer et punir seraient-ils les maîtres mots de l’institution pénitentiaire ? (…). L’architecture des prisons se présente comme résolument compartimentée. Plutôt que de surveiller ou discipliner les corps, le dispositif carcéral semble user de l’architecture pour séparer les détenus et les isoler tout à la fois de l’extérieur et les uns des autres. » Il n’est pas sûr que de tels choix soient les plus appropriés pour résoudre au mieux les conséquences de la délinquance et pour dédommager les victimes.

Cet ouvrage met bien en exergue les deux termes du titre. La prison oppose le dedans et le dehors, elle isole et éloigne. Par ailleurs, le châtiment est favorisé au détriment de l’éducation, gage de diminution des récidives. L’approche géographique est originale et se révèle très pertinente pour traiter cette problématique en montrant que la course effrénée à l’augmentation du nombre de places de prisons n’est pas la solution miraculeuse à la difficulté que traverse la société contemporaine.

Voilà, je vous ai donc parlé de Séparer et punir d’Olivier Milhaud paru aux éditions CNRS.

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