Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Le monde dans nos tasses

Un décryptage historico-géographique du petit déjeuner

Un décryptage historico-géographique du petit déjeuner

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier essai de Christian Grataloup Le monde dans nos tasses. Le sous-titre, Trois siècles de petit déjeuner, en précise le sens avec les récipients symboliques du repas matinal. L’auteur est géographe mais propose ici une approche historique centrée sur la place et l’importance du petit déjeuner. Il s’empare d’un sujet a priori banal et parvient à en identifier les enjeux cachés. Ainsi, il montre comment les boissons chaudes d’origine exotique qui accompagnent la collation du début de journée se sont répandues. Elles se sont imposées d’abord en Europe puis à travers la planète entière avec un phénomène d’uniformisation auquel peu de pays résistent. Ceci est une preuve indéniable de la mondialisation et du gommage des particularités locales ou nationales au sein du monde contemporain. L’ouvrage est fort documenté et permet d’apprendre en se divertissant.

Il s’agit d’abord de questionner l’origine du café, du thé et du chocolat et de comprendre de quand date et d’où vient l’engouement non démenti pour ces boissons. Tout commence au XVIe siècle quand les voyageurs, les géographes et les botanistes découvrent café, thé et chocolat. Les marchands vénitiens au XVIIe jouent un rôle majeur dans la commercialisation du café. L’essai montre l’importance des flottes européennes avec la création de compagnies maritimes en charge du transport et de l’approvisionnement en matière première pour la préparation des boissons chaudes consommées alors principalement le matin. Des techniques de conservation des produits frais, en particulier pour le café, sont inventées. La compagnie des Indes contrôlée par les néerlandais (VOC) est au centre de la multiplication des échanges. L’auteur résume ainsi la situation : « Il y eut donc trois points d’entrée principaux : par ordre chronologique, Séville pour le chocolat, Venise pour le café et Amsterdam, vite relayée par Londres, pour le thé. Les différentes routes de la colonisation européenne marquent en retour la géographie du petit déjeuner européen. Le jeu de miroir s’est d’ailleurs poursuivi, puisque chaque puissance coloniale a quelque peu diffusé ses propres pratiques alimentaires outre-mer. » Mais c’est au XVIIIe siècle que le petit déjeuner, composé autour du trio de boissons, triomphe. Thé, café et chocolat se répandent sur le continent européen et se démocratisent. A ces trois breuvages il faut ajouter un indispensable complément : le sucre. Lui aussi est d’origine exotique, la culture de la canne est caractéristique des contrées tropicales. Les bases de ce qui, trois siècles plus tard, constitue toujours le socle du petit déjeuner sont en place. La codification qui perdure aujourd’hui est alors fixée. A la différence des autres repas quotidiens très peu d’interdits religieux ou de prescriptions sociales régissent le petit déjeuner, ce qui en constitue l’originalité. Le petit déjeuner est plutôt individuel là où déjeuner et dîner restent encadrés par des aspirations collectives autour du partage du repas.

L’auteur s’interroge aussi sur le sens du terme « petit déjeuner ». Pour cela il fait appel à l’étymologie et envisage deux acceptions : soit c’est le premier repas de la journée soit cela correspond à la rupture du jeûne. Au XIXe siècle, l’avènement du petit déjeuner dans sa forme actuelle est confirmé. Outre les boissons déjà citées, la boulangerie et la viennoiserie s’imposent. Comme le précise Christian Grataloup : « la carte du petit déjeuner, depuis le XIXe siècle en Europe, est une véritable carte du Monde. Ce repas s’organise autour de trois boissons chaudes, toutes à base de produits d’origine tropicale : le café, le thé et le chocolat. Le sucre y joue un rôle essentiel et, si aujourd’hui il n’est plus extrait exclusivement de la canne, cette matière première reste nettement majoritaire. Or la canne sucrière est une plante également tropicale. Parmi les jus de fruits proposés, les agrumes dominent. Ces fruits originaires du Sud-Est asiatique ne poussent pas non plus dans les régions fraiches. » Les différents éléments exposés par l’auteur permettent d’établir un lien direct entre le tropicalisme des ingrédients du petit déjeuner prisé en Europe, les plantations et l’esclavage nécessaire alors pour fournir la main d’œuvre docile et corvéable à merci. « Le petit déjeuner ne résume sans doute pas l’histoire mythique du monde, mais il reflète sa géographie ». En peu de mots l’essentiel de la pensée de l’auteur est résumée. Aujourd’hui, dans tous les hôtels du monde le matin ce qui est proposé repose sur le même triptyque avec des saveurs accompagnant la boisson chaude plutôt sucrées.

Le lecteur se familiarise avec la botanique et les lieux d’implantation des cultures de thé, de cacao et de café. Les objets du petit déjeuner sont présentés : tasse et soucoupe notamment dont le rôle est important pour saisir sans se brûler le récipient. Une autre route d’échange, celle de la porcelaine apparaît en filigrane de cette histoire du petit déjeuner. Là encore, l’origine se trouve en extrême orient. Afin d’illustrer ces trois siècles fondamentaux pour le succès du petit déjeuner un cahier central propose des tableaux, des photographies, des objets et des affiches publicitaires qui sont en lien avec ce thème. Bien entendu le slogan y’a bon Banania aux forts relents colonialistes est mis en exergue.

En guise de conclusion l’auteur indique que « depuis trois siècles, le petit déjeuner est un nœud liant la vie la plus quotidienne des sociétés urbaines au capitalisme mondial. (…). La tension entre citoyens sensibles aux questions mondiales et citoyens qui pensent d’abord local est devenue partout aujourd’hui l’élément structurant majeur des démocraties occidentales. (…). Il semble, néanmoins, que la café, le thé ou le chocolat du matin ont encore de beaux jours devant eux. Mais, objet historique, ce repas a eu un début, il aura nécessairement une fin. » La Chine est la principale exception à l’uniformisation du petit déjeuner à travers la planète. En effet, les œufs, les fruits ou le bacon parviennent à donner des variantes au croissant servi avec de la confiture mais restent dans la catégorie de la collation matinale uniformisée. Les chinois, en revanche, restent fidèles à leur tradition ancestrale. Le bol de riz ou la soupe sont toujours sur la table du petit déjeuner. Mais pour combien de temps encore ?

Cet essai historico-géographique est original et passionnant. Il se déguste avec avidité et étanche la soif de connaissance. Un excellent repas intellectuel.

Voilà, je vous ai donc parlé du Monde dans nos tasses de Christian Grataloup paru aux éditions Armand Colin.

Le monde dans nos tasses
Le monde dans nos tasses

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article