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Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Quatre saisons à l'hôtel de l'univers

Un récit historique stimulant autour d'Aden

Un récit historique stimulant autour d'Aden

Aujourd’hui ma chronique est consacrée à Quatre saisons à l'hôtel de l'univers. Son auteur est un romancier mais surtout un historien. Cette caractéristique explique la difficulté à classer ce texte. Ce n’est pas vraiment un roman puisqu’il n’y a pas d’intrigue ni de vrais personnages ; ce n’est pas non plus un récit, c’est un objet littéraire assez indéterminé mais formidablement attachant et réussi. A différentes époques, les saisons du titre, le narrateur invite le lecteur à le suivre à travers l’histoire tourmentée d’Aden, ville située à l’extrême sud du Yémen actuel, proche de Djibouti et de l’Ethiopie. Une phrase brève résume le propos de l’auteur : « N’importe quel livre, surtout lorsqu’il traite d’histoire, peut être utile. » Cette intention est parfaitement remplie puisqu’au fil des chapitres la familiarité avec Aden croit, la géographie du lieu est subtilement évoquée. Les enjeux historiques et géopolitiques quant à eux sont parfaitement exposés. Aden est un des pôles majeurs de la région, force d’attraction pour les colonisateurs successifs. Ainsi, le lecteur apprend que « d’une manière générale, et ce depuis l’Antiquité, l’Arabie apparaissait divisée en trois parties ainsi nommées : l’Arabie Pétrée, l’Arabie Déserte et l’Arabie Heureuse. Chacun, renvoyant à Ptolémée, le Grec d’Alexandrie, pour en attribuer l’origine, se disputait sur la sagacité de ce partage et le pourquoi de pareilles appellations. »

Le texte est donc centré autour d’Aden, une ville atypique à quelques encablures de l’entrée de la Mer Rouge. Pendant l’histoire, Aden a été l’enjeu de nombreuses tractations entre les puissances colonisatrices. Le rattachement au Yémen contemporain est récent, les anglais n’ont quitté ce site stratégique qu’assez récemment. La lutte pour la conquête et la domination de la région est bien documentée dans le roman. Le début de la narration se situe au XIXe siècle à la période où le poète français maudit, Arthur Rimbaud s’y trouve. L’Hôtel de l’Univers est alors pour les étrangers le cœur d’Aden. L’un de ses compatriotes y prospère : « en ce temps-là, la fortune d’Antonin Besse, à Aden (…) s’était accrue dans des proportions telles qu’il ne savait que faire de tout cet argent. Le pétrole, le café, les perles, les peaux de léopard, la myrrhe, l’encens, la toile de coton, les bateaux, l’import-export, les automobiles, les réfrigérateurs, l’air conditionné, les fabriques de savon, le trafic de thalers Marie-Thérèse, les assurances, tout lui rapportait. » Dans cet extrait l’une des caractéristiques stylistiques dominantes apparaît. L’auteur s’autorise de longues listes qui disent l’accumulation, la richesse, le pouvoir. Ce procédé littéraire est réitéré de nombreuses fois dans le texte. Ainsi, à propos de maladie voici un autre exemple : « Evidemment, apparaissaient des cas de choléra, de petite vérole, de malaria, de dracunculose, de dysenterie, de diarrhées, de typhoïde, de pneumonie asthénique, de furoncles, d’hépatite, de syphilis, de cirrhose du foie, d’apoplexie. Evidemment, le scorbut touchait parfois les troupes indigènes, les cipayes des Indes, mais jamais les officiers anglais que protégeaient leur stricte observance culinaire et la consommation extensive de gin fizz. » Ailleurs, il est question d’armes : « Ca tirait de tous les côtés à un rythme soutenu et entrainant. Sur les Vosges, la Meuse, le Danube. Tranchées, baïonnettes, obusiers, gaz mortels fabriquaient du cadavre à la pelle. Belgique, Serbie, Bulgarie, Italie, Portugal, Japon, Chine même : tout le monde entra dans la danse. » Voici une dernière citation de ces longues énumérations qui produisent un style particulier et poétique. Cette fois c’est la description des étals du marché local : « des haricots verts, des haricots rouges, des piments longs, des poivrons doux, des aubergines noires, des aubergines blanches, des pêches rouges, des pêches vertes, des prunes d’Europe, des figues sèches de Smyrne, de la confiture d’oranges amères à huit piastres le pot, de la confiture de fraises, de la confiture d’abricots. »

Au fil des pages, l’évolution et la métamorphose du lieu, les brassages de populations, l’ambition de domination des puissances occupantes qui ont compris l’importance du contrôle d’Aden, de son golfe et de son port sont parfaitement décrites. Comme le constate le narrateur : « de l’Aden de Nizan, de l’Aden de Rimbaud ne subsistaient que le squelette de l’Hôtel de l’Univers, des arrière-cours délabrées, les citernes antiques imperméables au temps, quelques angles du Cratère. »

Cette déambulation historico-géographique dans les rues d’Aden en compagnie de Rimbaud, Nizan et Soupault, est une vraie réussite. Au-delà des données factuelles, cette promenade érudite au ton si singulier dégage un charme fort agréable. Le lecteur apprend mille et un détails de la réalité d’Aden avec cet ouvrage original et iconoclaste.

Voilà, je vous ai donc parlé de Quatre saisons à l'hôtel de l'univers de Philippe Videlier paru aux éditions Gallimard.

Aden, ville du sud du Yémen contemporain

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