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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Tenir

Le nouvel essai de Le Breton sur la douleur chronique

Le nouvel essai de Le Breton sur la douleur chronique

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier essai de David Le Breton Tenir. Le sous-titre est Douleur chronique et réinvention de soi. Cet ouvrage de ce sociologue iconoclaste fait suite à deux précédents livres sur le même thème : Anthropologie de la douleur et Expériences de la douleur. Il s’intéresse cette fois à des histoires de vie où la douleur devient le quotidien omniprésent et souvent insupportable des personnes. Au-delà de la narration d’expériences intimes l’auteur souhaite favoriser une meilleure prise en compte de la douleur notamment par le milieu soignant. Il suggère de réinventer les approches prédominantes en la matière qui trop souvent se focalisent sur les troubles physiologiquement constatables.

Le bouquin commence par une mise au point théorique sur deux notions fondamentales : douleur et souffrance. Puis l’auteur livre des dizaines d’expériences intimes recueillies auprès de patients frappés de douleurs chroniques. Enfin, il s’interroge sur leur impact au travail et insiste sur le rapport entre le soi et la douleur chronique en montrant que certains peuvent se complaire dans cette situation à défaut d’affronter le monde. Il termine en militant pour une meilleure considération et prise en charge de la douleur chronique par le milieu médical et psychologique.

La douleur est une notion qui est indissociable de la souffrance. Le Breton dans le premier chapitre insiste sur l’importance de la définition, il montre qu’il faut différencier ce que l’on accepte, par exemple le mal provoqué par l’acte volontaire d’un tatouage et ce que l’on subit avec les douleurs induites par une maladie grave tel un cancer. Ce qui l’intéresse ici c’est la douleur chronique, celle qui mine la vie, qui est lancinante, régulière, irritante, débordante, incontrôlable. Cette douleur qu’il est impossible de soulager, qui résiste à tous les traitements. La douleur ne se mesure pas vraiment, seul le ressenti individuel compte. Là est toute l’ambiguïté et la limite du système médical. En effet, la médecine ne reconnaît la douleur que si la science sait caractériser et expliquer des lésions, des pathologies, des affections. Un patient qui ne présente aucune anomalie fonctionnelle, même s’il dit souffrir, risque fort de ne pas être cru et son mal ne sera pas soulagé à hauteur des souffrances induites. Citant George Canguilhem Le Breton précise : « l’homme fait sa douleur – comme il fait une maladie ou comme il fait son deuil – bien plutôt qu’il ne la reçoit ou ne la subit ».

Pendant des pages se succèdent de nombreux témoignages émouvants. C’est une litanie d’affections provoquant les douleurs chroniques : algie, névralgie pudendale, fibromyalgie, hernie discale, spondylolisthésis, algodystrophie, douleur du membre fantôme, spondylite, lymphome, arthrose lombaire, lombalgie, neuropathie. La liste n’est pas exhaustive. L’accumulation de cas cliniques montre à la fois l’extrême diversité et la réalité et l’ampleur du phénomène. Ces douleurs chroniques sont souvent synonymes de handicaps lourds avec des conséquences professionnelles et familiales. Ecouter ceux qui souffrent s’exprimer, raconter leurs maux est instructif et montre combien la médecine du corps et de l’âme est parfois trop restrictive, cartésienne.

Certaines de ces douleurs ont des causes professionnelles, par exemple en raison du port de charges lourdes. Pour autant, elles ne sont pas forcément reconnues ni revendiquées. David Le Breton montre bien que les travailleurs souffrent en silence ; plus leur niveau de qualification est faible plus la douleur est tue de peur de perdre l’emploi. Quant à ceux qui sont dans l’incapacité de retourner travailler pour cause de douleurs chroniques trop vives ils sont souvent considérés comme des fainéants, des tire-au-flanc. Les collègues, à l’instar de certains médecins, ne croient pas à l’existence de ces douleurs permanentes et handicapantes.

L’auteur, s’appuyant sur le résultat de différentes enquêtes, montre la forte prévalence de personnes affectées de douleur chronique parmi celles qui ont eu une enfance difficile : parents violents, inceste, viol. La douleur chronique et la souffrance qu’elle provoque agiraient comme une protection, une coquille permettant de demeurer à l’écart du monde réel et de ses affres. Cette interprétation à consonance psychanalytique est intéressante.

Comme toujours David Le Breton touche le lecteur, son approche pluridisciplinaire va souvent à contre courant des doxa les plus en place dans l’université. Il fait œuvre de défricheur et aime s’attarder sur des thématiques peu explorées par ses collègues.

Voilà, je vous ai donc parlé de Tenir de David Le Breton paru chez Métaillié dans la collection Traversées.

Note d'humour : fais moi mal Johnny

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