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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Celui qui est digne d'être aimé

Le roman épistolaire d'Abdellah Taïa

Le roman épistolaire d'Abdellah Taïa

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier roman d’Abdellah Taïa intitulé Celui qui est digne d’être aimé. Cet auteur d’origine marocaine a notamment publié Une mélancolie arabe et L’armée du salut. Il a grandi à Salé dans une famille pauvre. Il appartient à une fratrie nombreuse. Il a eu la chance de faire des études et d’apprendre le français à l’adolescence ce qui a contribué à son émancipation. Vers 25 ans, il est parti en France grâce à l’homme dont il s’est entiché et qui l’a accueilli chez lui. Il est homosexuel, le revendique et se présente comme tel : marocain gay. Son expression littéraire est vectrice d’un message politique. Celui qui est digne d’être aimé est un roman épistolaire composé de quatre lettres. Chacune couvre une période particulière de la vie d’Ahmed, le protagoniste qui a passé son enfance au Maroc et est désormais installé à Paris. Certaines lettres sont écrites par Ahmed lui-même, d’autres lui sont adressées. Grâce à ces courriers le lecteur peut reconstituer les principales étapes de son existence. Dans ce roman, Ahmed apparaît comme le double littéraire d’Abdellah, fiction et réalité semblent largement imbriquées.

La première lettre, celle à la mère, est d’une incroyable violence. Le ressentiment et les reproches affleurent, c’est un règlement de compte amer en bonne et due forme. Voici un extrait de ce qu’il lui écrit : « Tu étais notre mère, Malika, mais on ne t’aimait pas. On ne t’adorait pas comme les autres adoraient leur mère. Nous avons toujours été de son côté à lui, grand et tellement petit. (…). Maman, tu as disparu. Tu vas disparaître. Et on ne s’est rien dit. Je sais tout de toi. Tout. Mais tu ne sais pas l’essentiel sur moi, en moi. Tu ne sais pas ce que je veux que tu saches. » Plus loin il ajoute : « Je suis homosexuel. Tu m’as mis au monde homosexuel et tu as renoncé à moi. C’est de ta faute, tout cela. Oui, entièrement de ta faute. Ce malheur interminable. Ces malentendus permanents. Ce sentiment que je ne peux pas exister vraiment quelque part. » Ahmed explique qu’il n’a pas vraiment été désiré, ses parents avaient déjà six filles et un fils. Ils ne voulaient pas risquer une naissance féminine supplémentaire. Malika était prête à résoudre le problème, mais un rêve prémonitoire du seul garçon, Slimane, l’arrête. De lui, Ahmed précise : « le grand frère. Le plus beau. Le plus fort. Le plus instruit. Celui qui est digne d’être aimé, adoré, vénéré, déifié. Celui qui règne parmi nous sans avoir besoin de parler. Son pouvoir est dans son silence. » Cette lettre est centrée sur la famille et sur l’enfance. Ahmed rend hommage à son père, il écrit : « Il nous a quitté jeune, lui. Hamid. 66 ans à peine. Un vendredi matin. Le choc a été énorme : exister sans père. Un père qui fumait trois paquets de cigarettes par jour. Respirer, manger, marcher n’était plus pareil sans lui. Même espérer un jour aimer sincère n’était plus possible sans lui, cet homme défaillant, sans sa bienveillance, sa tendresse désespérée, son désir fougueux et ses éternelles maladresses. » L’admiration vouée au père, castré par sa femme avec laquelle Ahmed est en conflit ouvert, ne fait pas le poids face aux récriminations vis-à-vis de la génitrice à laquelle le narrateur ne pardonne rien.

La dernière lettre est celle de Lahbib, copain un peu plus âgé qu’Ahmed. Elle met en lumière la sexualité des jeunes garçons marocains et le colonialisme latent de la part des européens. Des hommes viennent là-bas assouvir leur sexualité auprès des adolescents autochtones à la peau dorée. Lahbib est victime d’un engrenage pervers. Il tente de protéger son ami en ne lui disant pas tout des relations tarifées avec les adultes.

Les deux autres lettres ont pour cadre Paris et mettent l’accent sur l’orientation sexuelle assumée d’Ahmed. Il est venu étudier en France grâce à Emmanuel, professeur et intellectuel rencontré au Maroc. Ce dernier lui permet de s’intégrer, d’apprendre. Cependant, malgré lui, il exerce aussi une emprise sur le jeune homme et l’enferme dans son rôle de dominé. Après des années de vie commune, Ahmed décide de rompre, une lettre officialise son départ. En procédant à une auto-analyse le jeune homme constate : « Briser, quitter, rompre, partir, terminer, effacer, c’est ce qui me donne le plus de plaisir depuis quelques années. » En prendre conscience ne change rien à l’affaire, ses relations et rencontres successives suivent un scénario immuablement identique.

La lettre de Vincent, homme mature croisé par Ahmed dans le métro, montre la difficulté du protagoniste à exprimer ses sentiments, assumer ses désirs et ceux de l’autre. Ahmed, lors de cette rencontre fortuite a bouleversé Vincent qui immédiatement pense l’aimer lui qui n’assume pas franchement son homosexualité, contrairement à Ahmed qui se désigne volontiers comme arabe et pédé. Vincent attend fébrilement, pendant des heures dans un bar, le lendemain, l’apparition d’Ahmed, avant de se résigner à la vérité : cette rencontre aussi belle fût-elle n’était qu’un mirage.

Ce roman d’Abdellah Taïa fait écho aux textes de Rachid O (L’enfant ébloui, Plusieurs vies, Chocolat chaud). Ceux-ci sont plus érotiques, mais les parcours des deux écrivains d’origine marocaine, ne sont pas sans résonnance et similitude. L’un comme l’autre, ils écrivent des romans brefs. Ils le font en français qui n’est pas leur langue maternelle. Ils sont à la lisière de deux cultures et ont en héritage la religion musulmane. L’un et l’autre sont homosexuels et ne le cachent pas. Ils mettent tous deux dans leurs romans de nombreux éléments autobiographiques.

Voilà, je vous ai donc parlé de Celui qui est digne d’être aimé d’Abdellah Taïa paru aux éditions du Seuil.

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