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Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Ceci est mon sang

Un récit enquête d'Elise Thiébaut

Un récit enquête d'Elise Thiébaut

Aujourd’hui ma chronique est consacrée à un essai inattendu et subversif intitulé Ceci est mon sang. Ces mots figurent sur la couverture en lettres rouges. En-dessous, crayonnée de quelques traits, la silhouette d’une femme nue, ses cheveux longs cachent sa poitrine, tandis qu’elle tient devant son pubis un bouquet de fleurs rouges. Le sous-titre de l’ouvrage est explicite Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font. Les règles dont il s’agit ici, aucun doute n’est permis, sont celles qui, de la puberté à la ménopause, à la fréquence moyenne d’un cycle environ tous les 28 jours, font saigner les femmes. Une simple statistique pour résumer l’ampleur du phénomène : à chaque instant 800 millions de femmes ont leurs règles. Pour les évoquer la langue est riche et parfois imagée : menstrues, ragnagnas, ourses, indisposition, coquelicots. La liste n’est pas exhaustive. Oser écrire un tel ouvrage relève assurément d’une certaine transgression. En effet, étonnamment, ces règles qui concernent la moitié de l’humanité sont largement taboues. Tout l’enjeu de cet ouvrage est de comprendre pourquoi. C’est un livre féministe et militant. C’est aussi un opus très drôle, l’humour est omniprésent. Cela rend la lecture agréable et permet aux hommes comme aux femmes de s’intéresser à cet essai. C’est une surprenante histoire fort instructive.

Avant d’en venir au contenu je ne résiste pas à citer les titres des chapitres où les double-sens et les jeux de mot s’en donnent à cœur joie : Sang tabou (ni trompettes), Il va y avoir du sang, Sang peur et sang reproche, Sang maudit, Cachez ce sang que je ne saurais voir, Des solutions sang pour sang naturelles ?, Je compte jusqu’à sang, Mauvais sang et Une histoire sang fin. Les homonymies sont mises en scène, nul doute que pour les dysorthographiques ce petit jeu est un calvaire absolu. L’approche proposée par Elise Thiébaut est multiple : anthropologique, religieuse, médicale, psychanalytique, biologique, rituelle, étymologique. Ce livre n’est pas un traité scientifique physiologique écrit par un spécialiste. L’ambition est plutôt à la vulgarisation. Le bouquin est accessible au grand public quel que soit son sexe et prend l’option de traiter légèrement des questions graves. La pertinence de cet essai est incontestable.

A l’origine de ce projet, l’auteur, cette ménopausée dont la fille est devenue femme, s’intéresse à sa propre expérience de la chose. Et en l’occurrence cela a été douloureux, ses menstrues l’ont fait souffrir de façon chronique. Les migraines ont longtemps été quotidiennes. Et elle a dû subir plusieurs opérations pour venir à bout de l’endométriose dont elle était atteinte. Elle n’est pas la seule à éprouver, plusieurs jours par mois, d’intenses douleurs. Il s’agit en particulier du syndrome pré menstruel dont les médecins reconnaissent progressivement l’existence et les symptômes. Certes, il est fréquent de relier la mauvaise humeur féminine aux règles. Pourtant, force est de constater que la recherche médicale s’y intéresse peu. Des pistes pour en comprendre la raison sont exposées et discutées. Sans nul doute la domination masculine est un facteur explicatif.

Les règles font saigner, les femmes doivent donc se protéger. Elles ont recours à différentes protections : chiffons, serviettes hygiéniques, tampons et autres tampons munis d’ailettes. Néanmoins, à l’échelle mondiale, peu d’entre elles ont accès aux protections les plus efficaces. Ce produit de première nécessité est taxé parfois à hauteur des produits de luxe. En France un récent mouvement de protestation auprès des parlementaires a conduit à faire baisser le taux de TVA appliqué sur les tampons. Au-delà de l’aspect financier l’auteur dénonce un possible problème de santé publique. Ces protections contiennent en effet des additifs et des composants chimiques aux conséquences sur la santé non maitrisées, certains sont soupçonnés d’être cancérigènes. Elise Thiébaut précise : « En quarante ans de vie menstruelle, j’ai utilisé d’après les statistiques entre 12000 et 15000 tampons, serviettes et protège-slips. Cela m’a coûté 2500 euros, et cela a entraîné près d’une tonne et demie de déchets qui empoisonnent à l’heure où je vous parle les baleines et les poissons, les nappes phréatiques et peut-être même les oiseaux qui pourtant ne m’ont rien fait. » Là encore, peu d’études sont diffusées, les profits en jeu sont trop importants. La méthode dite du flux instinctif libre, qui consiste à retenir le sang dans le vagin, a la faveur de certains mouvements féministes qui rejettent le recours aux protections périodiques internes ou externes. Ces informations figurant en bonne place dans l’essai sont souvent discrètes ou totalement dissimulées au grand public.

Les questions de reproduction et de fertilité sont en rapport étroit avec la physiologie de l’ovulation. Tout ceci est clairement expliqué et illustre les modifications intra corporelles induites par les règles. Le sang menstruel contient des cellules souches qui pourraient lui donner ses lettres de noblesse. En effet, ces cellules sont potentiellement une source réparatrice et régénérative naturelle. Si la science s’en empare les règles seront valorisées.

Les éléments ethnographiques sont abordés rapidement, les travaux de Françoise Héritier sont cités. La période des règles est synonyme dans la plupart des cultures d’impureté, celle qui saigne est mise à l’écart, son corps devient temporairement tabou. Les interdits pesant alors sur elles sont nombreux : tâches à ne pas exécuter, lieux à ne pas fréquenter, hommes à ne pas approcher. D’ailleurs, ceux-ci ont souvent une aversion pour le sang menstruel qui coule et évitent d’avoir des relations sexuelles avec leur partenaire à ce moment-là. Par tradition, toute jeune fille se souvient longtemps de ses ménarches, terme utilisé pour désigner le saignement des premières règles qui correspond à la fin de la nubilité. La fin est plus floue, la ménopause s’installe à bas bruit, et il n’y a pas de mot pour désigner les dernières règles. En revanche l’aménorrhée correspond à l’absence de règles, souvent en lien avec des difficultés liées à la féminité par exemple chez les femmes souffrant d’anorexie.

La lecture de cet ouvrage est absolument passionnante. Certes, au début il faut contenir son probable dégoût lors de certaines descriptions naturalistes. Mais le contenu du bouquin est très instructif et sans doute particulièrement pour les hommes. Prendre conscience de l’impact des menstrues sur les femmes et des symptômes possibles pourrait éviter les machistes remarques sur le caractère des femmes ou certains de leurs comportements qui sont souvent stigmatisés d’une expression telle qu’« elle doit encore avoir ses ragnagnas ». le ton léger et l’humour contribuent à rendre ce texte épatant.

Voilà, je vous ai donc parlé de Ceci est mon sang d’Elise Thiébaut paru aux éditions La découverte.

Un titre emblématique de Michel Sardou !

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