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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Histoire du silence de la Renaissance à nos jours

Un essai d'Alain Corbin sur l'histoire du silence

Un essai d'Alain Corbin sur l'histoire du silence

Aujourd’hui ma chronique est consacrée à Histoire du silence de la Renaissance à nos jours. Sur la couverture du livre, deux hommes en gabardine avec un chapeau sur la tête se tiennent debout face à l’immensité d’une lande vallonnée, avec au fond la mer. Seuls dans ce paysage ils doivent être entourés de silence. L’essai est signé par Alain Corbin, historien célèbre qui s’intéresse régulièrement aux sens et aux émotions. Parmi ses livres je citerai Histoire du corps et Histoire de la virilité coécrits avec George Vigarello.

Histoire du silence est un ouvrage assez court et un peu déconcertant. Entre le prélude et le postlude, sept chapitres, entrecoupés d’un interlude, composent le cœur du texte aux titres révélateurs : « le silence et l’intimité des lieux, les silences de la nature, les quêtes du silence, apprentissages et disciplines du silence, la parole du silence, les tactiques du silence et des silences de l’amour au silence de la haine ». L’étude repose essentiellement sur la littérature et la poésie. Plus de trois cent notes référencent des multiples citations qui ponctuent le livre. Ceci est à l’origine du sentiment de compilation littéraire sans réelle plus-value de la part de l’historien. Certes, son travail consiste à rassembler des sources, les étudier et les mettre en perspective afin de les confronter à des théories. Alain Corbin éprouve la difficulté de trouver des sources directes sur son objet de recherche ; les archives traditionnelles sont inexistantes en la matière. Il se retourne donc vers des textes et des poèmes splendides afin d’obtenir non pas des preuves mais des éléments narratifs rapportés.

La thématique du silence est intéressante car elle permet à l’historien d’explorer des questions multiples qui touchent à la vie sociale et aux émotions il peut ainsi analyser le sens conféré à la minute de silence. Tout d’abord, il faut préciser que le silence n’est pas l’absence de bruit. Le silence est une richesse, il permet la méditation, la prière et l’introspection. Les lieux du silence sont nombreux : la nature, les cloîtres, les églises, les cimetières. La nature représente les déserts, la mer, la campagne, la montagne, autant d’endroits propices au silence. Le silence peut être recherché ou craint. L’épreuve et l’expérience du silence peuvent être solitaire ou collectif, par exemple dans la vie monacale. Voici une phrase à méditer : « Tout se passe comme si le silence et le bien-être qu’il procure n’étaient qu’exigences intermittentes, dépendantes des temps et des lieux. »

Corbin s’intéresse au lien entre silence et religion : « Le silence est condition nécessaire de toute relation avec Dieu. La méditation, l’oraison intérieure, voire toute prière, l’exigent. La tradition monastique a transmis, depuis l’Antiquité, un ars meditandi qui sort des cloîtres au XVIe siècle et qui constitue, dès lors, une discipline intérieure accessible aux laïcs. (…) Surtout, le silence est condition de la prière, il prépare à l’écoute de la divinité. Il permet l’exercice spirituel, l’accès à des langages autres que la parole : celui de l’intérieur, celui de l’au-delà, celui des anges. (…). Pour bien des hommes, notamment au XIXe siècle, le silence de Dieu est preuve de son inexistence. » Il poursuit son investigation en explorant le lien entre silence et amour. Dans un couple, le silence peut être ambivalent : il est synonyme d’amour et d’empathie absolue sans besoin de parole, mais peut aussi représenter la haine dans tout son paroxysme. Dans l’essai, une réflexion subtile sur l’entremêlement entre amour, érotisme et silence est présentée. Les citations suivantes ne manqueront pas d’interroger les lecteurs. « Le silence est un ingrédient essentiel de la profondeur de l’amour. (…). La jouissance, son attente, son acmé, ses suites imposent bien souvent une gamme de silences profonds. » Citant Maeterlinck, Corbin poursuit : « n’est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l’amour ? S’il était privé de silence, l’amour n’aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n’a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Il faut les rechercher sans cesse. Il n’y a pas de silence plus docile que le silence de l’amour : et c’est vraiment le seul qui ne soit qu’à nous seuls. »

La lecture de l’essai d’Alain Corbin m’a laissé sur ma faim, une sensation de manque, de frustration, un certain silence m’a envahi. Afin de pallier ce sentiment, je propose deux lectures complémentaires. Tout d’abord, Du silence de l’anthropologue David Le Breton. Comme la plupart de ses ouvrages c’est un essai formidable. Sa réflexion et ses propositions théoriques me semblent plus nourrissantes que celles de Corbin. L’historien Jean-Paul Gutton a publié Bruits et sons dans notre histoire qui, en quelques chapitres bien documentés, permet de comprendre l’évolution du niveau sonore de l’environnement, notamment urbain, au fil des siècles. Dans les villes qui aujourd’hui sont jugées bruyantes, l’ambiance médiévale était plus intense, les décibels extrêmes avec notamment les roues des charriots sur les pavés. En creux c’est un bon indicateur de la présence du silence.

Voilà, je vous ai donc parlé d’Histoire du silence de la Renaissance à nos jours d’Alain Corbin paru aux éditions Albin Michel.

Trois lieux inspirant le silence
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