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Culture tout azimut

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Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Les larmes

Le nouveau roman de Pascal Quignard

Le nouveau roman de Pascal Quignard

Aujourd’hui ma chronique est consacrée au dernier roman de Pascal Quignard intitulé Les larmes. C’est un écrivain admirable, d’une érudition touchante et modeste. Sa bibliographie est très conséquente. Son premier succès, Tous les matins du monde, est un opus où la viole de gambe est l’héroïne principale aux côtés de M. de Sainte Colombe et de Marin Marais. Je citerai pêle-mêle parmi les textes à goûter avec délectation et lenteur Terrasse à Rome, Villa Amalia, Le sexe et l’effroi. Quignard a été couronné du prix Goncourt en 2002 pour Les ombres errantes premier tome du Royaume. L’allure physique de l’auteur me fait penser à un ermite élégant. On pourrait l’imaginer dans un monastère, goûtant chaque jour des mots latins glanés dans des textes précieux, des incunables remarquables. Son œuvre ne s’intéresse pas au contemporain, il est tourné vers le passé et l’assume pleinement.

Une fois encore avec Les larmes, le temps présent est absent. Le roman est historique ; il raconte la naissance de la langue française à travers le destin parallèle de deux frères jumeaux. Le romancier met en scène des personnages oubliés du Moyen-Âge, période Carolingiens, et leur rend justice et hommage en documentant leur vie et leur œuvre. Pour le lecteur peu importe de savoir ce qui relève de la vérité historique et ce qui est de nature fictionnelle. Ce qui compte, c’est la musique du texte dont la prose est parsemée de citations latines qui contribuent à lui donner une poésie intemporelle et merveilleuse. Nithard et Hartnid, fils de Berthe et d’Angilbert, petits fils de Charlemagne, sont les principaux protagonistes. Très différents l’un de l’autre, leurs trajectoires vont rapidement se séparer. Nithard est le narrateur du roman, il en est le scribe méticuleux. Les noms des enfants se font miroir avec ces lettres recomposées en anagramme.

Voici quelques mots sur l’éloignement d’Hartnid devenu homme : « chez les jumeaux le plus ancien conçu est le dernier sorti. Et c’est ainsi que Hartnid, qui était une autre façon d’écrire Nithard, qu’avait conçu et nommé Angilbert, qu’avait porté et nourri Berthe, quitta la France maritime. » Ailleurs, une phrase décrit son état d’esprit : « pendant un temps, il renonça à l’amour des hommes, il n’aima plus les femmes, il délaissa son geai : il se prit de passion pour les chevaux. » La langue française est la résultante de siècles d’influences régionales et de volonté politique d’unifier le pays. Quignard trace une sorte de généalogie de l’idiome. Il remonte à sa naissance qui est au cœur des Larmes et il précise : « Grégoire eut pour continuateur Frédégaire, Eginhard eut pour continuateur Nithard, tels furent les quatre premiers écrivains qui rédigèrent les merveilles qui racontent l’histoire de France. (…). La première trace écrite de la langue française date du vendredi 14 février 842, à Strasbourg, sur les bords du Rhin. »

Le lecteur est captivé par la mélodie et aussi l’impudeur de certains mots, d’une rugueuse franchise. Ainsi, un rapprochement charnel est décrit de manière incisive : « elle souleva sa tunique. Alors il entra en elle. Elle jouit. Il y prit tant de plaisir qu’il y pénétra une seconde fois. Elle jouit. Cela se passa avant la naissance de Nithard et Hartnid. » L’auteur livre quelques réflexions sur les rapports entre les deux sexes. Une voix féminine affirme : « ce qu’il y a de plus affreux dans l’existence que mènent les femmes, c’est que nous aimons les hommes alors qu’ils nous désirent. Chacune de nous se donne tout entière à l’un d’eux alors qu’ils oublient qu’ils sont dans nos bras aussitôt qu’ils nous ont pénétrées et courent apprendre partout ce qu’ils ne savent jamais. » Voici une dernière citation frappante du roman : « la faim, le sommeil, le désir tournent dans nos vies comme la boule du soleil décrit un cercle et revient chaque jour, et que chaque chair humaine ou animale parcourt à sa poursuite. Tel est le temps systématique qui affecte notre bouche, notre tête, notre ventre. »

Pascal Quignard est un esthète, son style romanesque est composé de fragments, d’aphorismes, de pensées. Je le répète c’est littérairement très abouti, même si force est de reconnaître que sa façon d’écrire peut faire peur, à tord, aux lecteurs contemporains.

Voilà je vous ai parlé des Larmes de Pascal Quignard paru aux éditions Grasset.

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