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Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Boulots de merde !

Un essai décapant

Un essai décapant

Aujourd’hui ma chronique est consacrée à l’essai de Julien Brygo et Olivier Cyran intitulé Boulots de merde ! Il est sous titré Du cireur au trader : Enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers. Sur la couverture deux hommes sans visage. L’un a la tête penchée sur les souliers de l’autre qu’il brosse précautionneusement tandis que dans la main ce dernier tapote sur son smartphone, sans doute sans voir celui qu’il va chichement rémunérer pour ce service. Les deux auteurs sont journalistes, pigistes appartenant à la catégorie des précaires, loin du confort d’un CDI. Sans conteste, leur essai est une sorte de brûlot engagé du côté de la gauche.

Pour commencer voici quelques phrases relevées dans l’introduction du bouquin : « Les boulots de merde sont partout. Littéralement partout. Sous notre toit, chez nos proches, dans notre voisinage, sur nos lieux de travail ou de chômage, parmi la plupart des personnes auxquelles nous avons affaire dans notre vie quotidienne, de la caissière du supermarché à l’agent de nettoyage de Pôle emploi, de la serveuse du rade au réparateur de la machine à café, du postier précaire soumis au management du flux tendu au forçat du centre d’appels qui te réveille en pleine sieste pour te fourguer une assurance. Ces boulots-là nous entourent, nous imprègnent, nous conditionnent. Il en est d’autres, plus valorisants et mieux rémunérés, qui pourtant ne valent guère mieux du fait de l’impitoyable dégradation de leurs conditions d’exercice et de rémunération ». Le ton est donné, chacun peut partager une définition commune des boulots de merde. Les neuf chapitres offrent une galerie de portraits dans un crescendo assourdissant. Les deux auteurs nous font découvrir des travailleurs qu’ils ont interrogés sur leur métier et leurs conditions d’exercice. Les constats ne sont pas réjouissants. Le tout est entrecoupé de propos plus politiques sur la situation économique du pays et les évolutions en cours. Les journalistes doivent parfois faire preuve de subterfuge pour pouvoir mener à bien leur enquête. Il n’est pas toujours simple d’approcher des précaires qui, en s’exprimant face à des journalistes, prennent le risque d’être davantage sur la sellette. Même les représentants syndicaux hésitent parfois à se confier sur la réalité de leurs conditions de travail et rémunérations. A l’opposé sur l’échelle des revenus, la rencontre avec Jean-Pierre Gaillard est hilarante. Pendant plusieurs décennies il a été la voix des cours de la bourse à la radio et à la télévision. Héritier enrichi il appartient à la frange aisée de la société. Pourtant, les auteurs parviennent à convaincre le lecteur qu’il a un boulot de merde. En effet, la démonstration de l’inutilité de son métier étayée sur les entretiens rapportés est convaincante.

Cependant, « il ne faut pas systématiser l’effet de symétrie entre métiers grassement rémunérés et socialement parasitaires d’un côté et, de l’autre, des tâches sous-payées qui produiraient nécessairement de la valeur sociale. » En conclusion, il est indiqué que « le facteur, l’éboueur ou l’infirmière font un métier indispensable à la société, un « beau » métier par le seul fait de son utilité sociale, mais il se peut que les conditions dégradées dans lesquelles ils l’exercent finissent par remplir tous les critères d’un boulot de merde. Pour le gestionnaire de portefeuilles – ou celui de patrimoine, ou le journaliste boursier, c’est en quelque sorte l’inverse : s’ils ont un boulot en or, qui satisfait « passionnément » leur appât du gain, leur narcissisme et leur vision du monde, en revanche leur métier… » Ces propos incitent à réfléchir, à s’interroger sur le sens du travail et son utilité sociale. Mais l’éventuelle prise de conscience risque fort, à défaut d’une révolution, de ne pas inverser la courbe des rémunérations et pour continuer à vivre, ou plus exactement à survivre, nombreux sont ceux qui déjà s’estimeront heureux d’avoir un boulot, fût-il de merde.

Pour faire écho à cet essai je suggère deux conseils de lecture complémentaires. Dans le domaine des boulots serviles il faut lire Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas qui a mené l’enquête auprès de travailleurs pauvres en Normandie il y a quelques années. Tout aussi intéressante, l’analyse autobiographique d’Anne et Marine Mambach deux sœurs chercheuses en sciences humaines dans l’ouvrage relatif aux Intellos précaires permet de mesurer l’abnégation de ces doctorants socialement utiles et pourtant misérablement payés.

Voilà, je vous ai donc parlé de Boulots de merde ! de Julien Brygo et Olivier Cyran paru aux éditions La découverte.

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