Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Culture tout azimut

Culture tout azimut

Ce blog Culture tout azimut vous propose des articles sur des livres récemment lus. Les lecteurs sont invités à partager leurs points de vue.

Vingt ans et après

Reparution en 2015 de ce texte publié en 1978

Reparution en 2015 de ce texte publié en 1978

Ambiance musicale 1978

Aujourd’hui je vais vous parler d’un livre d’entretien intitulé Vingt ans et après. L’auteur s’appelle Thierry Voeltzel, ce nom ne dit sans doute rien à personne autour de cette table. Ce n’est pas étonnant. Ce livre a paru en 1978, il était introuvable, il est aujourd’hui réédité avec une postface inédite de l’auteur. Je vais vous en révéler la teneur et donc dévoiler ce qui lors de la première parution n’était pas public. C’est un portrait d’un représentant de la jeunesse d’alors qui est proposé au lecteur. Savoir l’identité de celui qui pose les questions permet d’appréhender différemment ce texte qui date de plus de 30 ans. Je précise que Vingt ans et après est l’œuvre unique de Thierry Voeltzel qui n’est pas devenu écrivain.

A l’époque, ces entretiens entre un jeune homme de vingt ans, engagé politiquement, militant de gauche et homosexuel et son ainé semblaient conduits par un journaliste dont l’identité était tue. Aujourd’hui on sait que l’interlocuteur de Thierry Voeltzel n’était pas un inconnu anonyme. Il s’agissait de Michel Foucault, philosophe, écrivain, professeur au Collège de France. Lui même homosexuel et mort du sida en 1984. On lui doit entre autres Les mots et les choses, Histoire de la folie à l’âge classique, Histoire de la sexualité et Surveiller et punir qui sont des classiques des sciences humaines. Ce livre est donc né d’une longue conversation entre deux hommes de générations différentes. L’ouvrage est découpé en six bandes qui représentent les chapitres et évoquent les supports d’enregistrement d’avant la technologie qui nous entoure désormais. Ce jeune homme est sans nul doute atypique. Il affirme et vit son goût pour les garçons avec un naturel et une simplicité qui aujourd’hui encore pourraient surprendre. Connaître le garçon de vingt ans est l’objectif de Michel Foucault. Sans être archétypal Thierry l’incarne aux yeux de Michel.

Voici un court extrait de la postface où l’auteur décrit avec beaucoup de charme et de candeur sa rencontre avec celui qui décidera de faire un livre de leurs conversations. « Je venais d’avoir vingt ans, j’avais laissé Gérard et Denis au Canada où ils récoltaient le tabac. De retour en France j’allais voir ma famille à Hermanville. A la porte de Saint-Cloud, je marchai vers l’autoroute, trouvai un endroit où les voitures pouvaient s’arrêter facilement et levai mon pouce au-dessus d’une pancarte où j’avais écrit en grosses lettres CAEN. Assez vite une petite voiture blanche s’arrêta. Le conducteur un homme chauve, veste très élégante, inhabituelle, m’invita à monter. (…) Je lui demandai « ne seriez-vous pas Michel Foucault ? » (…) Le soir mon père me dit : « Michel Foucault pour toi au téléphone ».

Toujours dans la postface fort instructive, le lecteur de 2016 décrypte la relation qui se noua entre eux, comment Michel Foucault refusa que son nom figure sur le livre afin qu’il soit vraiment lu pour ce qu’il était, la narration de la vie d’un jeune de vingt ans et que sa personnalité ne prenne pas le dessus sur les propos du protagoniste. Ce témoignage aujourd’hui encore est particulièrement passionnant, on comprend a posteriori le talent de Foucault pour accoucher la parole, l’orienter sans jamais vouloir la diriger. Il est à l’écoute et particulièrement attentif à ce qui est dit, rebondissant ou relançant chaque fois que nécessaire. Confiance et intimité entre eux sont évidentes et contribuent à la véracité du propos. Je vous propose un second extrait de la postface où le parcours de l’auteur après ces dialogues retranscrits est évoqué. « Le livre est sorti en 78, à la fin de mon service militaire. Hormis un article de Mathieu Lindon dans le Nouvel Observateur, ce fut l’indifférence générale… Il n’eut pas beaucoup de succès non plus auprès de mes proches qui trouvaient que ça ne me ressemblait pas. (…). Depuis ma rencontre avec Michel, ma vie avait considérablement évolué, je travaillais, je militais. Après avoir été un militant épris de révolution, j’appris que mon organisation avait disparu pendant mon séjour à l’armée. Les études ne m’intéressaient pas, je n’avais pas d’inquiétude pour mon avenir, le présent me plaisait assez. (…). En 1980 j’ai eu envie de voyager et suis parti lentement vers l’Australie où j’ai vécu deux ans. (…). A mon retour, j’ai revu Michel moins régulièrement. Je pense qu’il était heureux de voir que je faisais ce pour quoi j’avais quelques dispositions : vivre. »

J’ai beaucoup évoqué les dernières pages du livre. Bien entendu le cœur du texte ce sont les échanges, les prises de position, les opinions politiques (dont certaines peuvent sembler désormais obsolètes). En 1978 c’est encore le temps d’avant le sida, nous sommes dix ans après mai 68 et le vent de liberté qui a secoué la France. C’est la transition entre la France pompidolienne et la giscardienne qui commence. Autant dire que les jeunes gens attirés par leurs semblables devront encore attendre l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand pour voir advenir par exemple la dépénalisation de l’homosexualité. Et force est d’admettre que leurs combats ont contribué aux futures victoires. Sans doute le livre dont je viens de parler n’a pas vocation à connaître un vrai succès de librairie. C’est dommage, ce témoignage est précieux, y compris sans doute pour les historiens et pour ceux qui s’intéressent à la société et à ses évolutions. On ne peut que se réjouir que des jeunes de vingt ans s’engagent, défendent vivement les causes qu’ils croient justes, s’investissent pour eux et leurs prochains dans des idéologies respectables.

Il se dégage un ton de liberté incroyable, notamment par rapport à ce qui est dit de la sexualité. La parole est sans tabou, tout est raconté simplement sans pudeur et sans exhibitionnisme. Une telle décontraction serait-elle permise aujourd’hui, pas sûr.

Voilà, je vous ai donc parlé de Vingt ans et après de Thierry Voeltzel paru chez Verticales.

En 1978 à la radio on entendait également cela

Si vous lisez le livre ou la chronique vous verrez le lien avec Michel Foucault

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article